Page:De Coster - Contes brabançons, 1861.djvu/160

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chez le vieillard que je trouvai fumant, selon son habitude, et assis dans son grand fauteuil. Je me plaçai en face de lui. Jérôme était en verve ce soir-là ; il me parla longtemps du passé, du présent, de l’avenir, de tout. Moi je le laissais dire, n’étant rien près de lui, et désirant m’instruire sous cet homme, à la fois profond, grave et plaisant. Il fouilla la terre et le ciel, admirant en poète, comprenant en savant ; il prit son violon et en accompagna les vieux liederen de la vieille Flandre qu’il chanta d’une voix encore mâle, puis il m’interpréta comme il le savait faire, Haydn et Beethoven… Ah ! Comme j’écoutais ! Mais Jérôme fut beau surtout lorsqu’il me dit de fougueux chants de guerre ou des notes d’amour comme en jetait naguère don Juan quand Mozart chantait sous son manteau.

Puis il me parla des grands hommes qu’il aimait. — Ah ! dis-je, être l’un de ces esprits surhumains, c’est être dieu ; mais qui les a faits si grands ?

Jérôme ne répondit pas ; mais tout à coup, absorbé sans doute dans la recherche de la solution du problême que je lui avais posé, et faisant selon son habitude, des êtres de ses idées et des drames de ses démonstrations, il alla vers la porte et l’ouvrant : — Viens, dit-il, à quelqu’un que je ne vis point. Puis comme s’il eût tenu par la main un être vivant, il s’avança vers moi, disant : « N’est-ce pas qu’elle