Page:De Coster - Contes brabançons, 1861.djvu/52

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


tu ne te plains jamais. Ton mari te tourmente-t-il ou bien es-tu malade ?

Anna embrassa Hermann : — Malade, dit-elle, je ne sais ; il y a des moments où je souffre ; le médecin est venu me voir, il m’a engagée à être gaie, à éviter les émotions ; il m’aurait bien prescrit d’être heureuse, mais il n’y a pas pensé.

— Tu ris encore, pauvre douce fille.

— Pauvre père inquiet, pourquoi ne rirais-je pas ? Isaac m’a beaucoup aimée, maintenant il s’éloigne un peu, il a des amis, des… il voyage, c’est son droit. Je ne l’en aime pas moins pour cela. Il ne me comprend pas encore mais cela viendra un jour. Alors, ouvrant les yeux, il verra combien est creux le plaisir qu’il cherche hors d’ici… il me donnera à guérir un cœur que d’autres auront blessé… Ne hoche pas la tête, tu le verras. En attendant j’éprouve bien quelque tristesse mais je lève avec confiance les yeux en haut : Dieu me sourit, j’ai des heures de grande sérénité. Non je ne suis pas malheureuse. Chaque battement de mon cœur me dit : Tu fais bien. Je respire librement, fièrement comme si toute la terre était à moi, à moi tout le ciel. Vois-tu bien mon père — ici la voix d’Anna trembla — on peut être admirée et choyée, manger dix fortunes, prendre dix maris à leurs femmes, exercer sur tous un