Page:De Coster - La Légende d’Ulenspiegel, 1869.djvu/192

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charbonnier. « — Que fais-tu, me dit-il, sur la tour de Notre-Dame ? — Mais toi, répondis-je, où vas-tu, volant dans les airs comme un oiſeau ? — Je vais, dit-il, au jugement ; n’entends-tu point le « clairon de l’ange » ? » Je me trouvais tout près de lui, & sentis que son corps d’eſprit n’était pas dur comme le corps des vivants ; mais si subtil qu’en avançant contre lui, j’y entrais comme dans une vapeur chaude. À mes pieds, par tout le pays de Flandre, brillaient quelques lumières, & je me dis : « Ceux qui se lèvent tôt & travaillent tard sont les bénis de Dieu. »

« Et toujours j’entendais dans la nuit le clairon de l’ange. Et je vis alors une autre ombre qui montait, venant d’Eſpagne ; celle-là était vieille & décrépite, avait le menton en pantoufle & de la confiture de coing aux lèvres. Elle portait sur le dos un manteau de velours cramoiſi doublé d’hermine, sur la tête une couronne impériale, dans l’une de ses mains un anchois qu’elle grignotait, & dans l’autre un hanap plein de bière.


« Elle vint, par fatigue sans doute, s’aſſeoir sur la tour de Notre-Dame. M’agenouillant, je lui dis : « Majeſté couronnée, je vous vénère, mais je ne vous connais point. D’où venez-vous & que faites-vous au monde ? — Je viens, dit-elle, de Saint-Juſte en Eſtramadoure, & je fus l’empereur Charles-Quint. — Mais, dis-je, où allez-vous préſentement par cette froide nuit, à travers ces nuages chargés de grêle ? — Je vais, dit-elle, au jugement. » Comme l’empereur voulait achever de manger son anchois, & de boire sa bière en son hanap, sonna le clairon de l’ange ; & il s’éleva dans l’air en grommelant d’être ainſi interrompu dans son repas. Je suivis Sa Sainte Majeſté. Elle allait par les eſpaces hoquetant de fatigue, soufflant d’aſthme, & vomiſſant parfois, car la mort l’avait frappée en état d’indigeſtion. Nous montâmes sans ceſſe, comme des flèches chaſſées par un arc de cornouiller. Les étoiles gliſſaient à côté de nous traçant des raies de feu dans le ciel ; nous les voyions s’y détacher & tomber. Le clairon de l’ange sonnait. Quel bruit éclatant & puiſſant ! À chaque fanfare frappant les vapeurs de l’air, celles-ci s’ouvraient, comme si de près quelque ouragan eût soufflé sur elles. Et ainſi la voie nous était tracée. Ayant été enlevés pendant mille lieues & davantage, nous vîmes Chriſt en sa gloire, aſſis sur un trône d’étoiles, & à sa droite était l’ange qui écrit les actions des hommes sur un regiſtre d’airain, & à sa gauche Marie, sa mère, l’implorant sans ceſſe pour les pécheurs. »

« Claes & l’empereur s’agenouillèrent devant le trône.