Page:De Coster - La Légende d’Ulenspiegel, 1869.djvu/263

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— Monſeigneur, répondit Ulenſpiegel, si mon augure eſt noir, c’eſt qu’il eſt mal lavé ; mais me diriez-vous quel eſt le plus rouge du vin qui entre par le goſier ou du sang qui jaillit par le cou ? C’eſt ce que demandait ma lanterne.

Le comte ne répondit point, but, paya & partit.


XVII


Ulenſpiegel & Lamme, montés chacun sur un âne, que leur avait donné Simon Simonſen, un des fidèles du prince d’Orange, allaient en tous lieux, avertiſſant les bourgeois des noirs deſſeins du roi de sang & toujours au guet pour savoir les nouvelles qui venaient d’Eſpagne.

Ils vendaient des légumes, étaient vêtus en payſans & couraient tous les marchés.

Revenant de celui de Bruxelles, ils virent dans une maiſon de pierre, quai aux Briques, dans une salle baſſe, une belle dame vêtue de satin, haute en couleur, bien en gorge & l’œil émerillonné.

Elle diſait à une coquaſſière jeune & fraîche :

— Affritez-moi cette poële, je n’aime pas la sauce à la rouille.

Ulenſpiegel pouſſa le nez à la fenêtre :

— Moi, dit-il, je les aime toutes, car ventre affamé n’eſt pas grand électeur de fricaſſées.

La dame se retournant :

— Quel eſt, dit-elle, ce bonhommet qui se mêle de mon potage ?

— Hélas ! belle dame, répondit Ulenſpiegel, si vous vouliez seulement en faire un peu en ma compagnie, je vous enſeignerais des ragoûts de voyageur inconnus aux belles dames sédentaires.

Puis, faiſant claquer sa langue, il dit :

— J’ai soif.

— De quoi ? dit-elle.

— De toi, dit-il.

— Il eſt joli homme, dit la coquaſſière à la dame. Faiſons-le entrer & qu’il nous conte ses aventures.