Page:De Coster - La Légende d’Ulenspiegel, 1869.djvu/430

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Ulenſpiegel ne sonnant mot, Lamme dit :

— Quelqu’un l’a-t-il vu jeter à l’eau le poiſſonnier ?

Ulenſpiegel ne répondit point.

— Non, non, cria le populaire ; il a menti, le bourreau !

— Non, je n’ai point menti, cria le poiſſonnier, il m’y jeta, tandis que je le suppliais de me bailler pardon, à telles enſeignes, que j’en sortis m’aidant d’une chaloupe accrochée à la berge. Mouillé & friſſant, j’eus peine à trouver mon triſte logis ; j’y eus les fièvres, nul ne me soigna, & je cuidai mourir.

— Tu mens, dit Lamme ; nul ne l’a vu.

— Non ! nul ne l’a vu, cria Toria. Au feu, le bourreau ! Avant de mourir, il lui faut l’innocente victime, au feu, qu’il paye ! Il a menti. Si tu le fis, n’avoue point, Ulenſpiegel. Il n’y a point de témoins. Qu’il paye à petit feu, à tenailles ardentes.

— As-tu commis le meurtre ? demanda le bailli à Ulenſpiegel.

Ulenſpiegel répondit :

— J’ai jeté à l’eau le dénonciateur meurtrier de Claes. Les cendres du père battaient sur mon cœur.

— Il avoue, dit le poiſſonnier ; il mourra pareillement. Où eſt la potence, que je la voie ? Où eſt le bourreau avec le glaive de juſtice ? Les cloches des morts sonnent pour toi, vaurien, meurtrier de vieillard.

Ulenſpiegel dit :

— Je t’ai jeté à l’eau pour te tuer : les cendres battaient sur mon cœur.

Et dans le peuple, les femmes diſaient :

— Pourquoi l’avouer, Ulenſpiegel ? Nul ne l’a vu ; tu mourras maintenant.

Et le priſonnier riait, sautant d’aigre joie, agitant ses bras liés & couverts de linges sanglants.

— Il mourra, diſait-il, il paſſera de la terre aux enfers, la corde au cou, comme bélître, larron, vaurien : il mourra ; Dieu eſt juſte.

— Il ne mourra point, dit le bailli. Après dix ans, le meurtre ne peut être puni sur la terre de Flandre. Ulenſpiegel fit une méchante action, mais par filial amour : Ulenſpiegel ne sera point recherché de ce fait.

— Vive la loi, dit le peuple. Lang leven de wet.

Les cloches de Notre-Dame sonnaient pour les morts. Et le priſonnier grinça des dents, baiſſa la tête & pleura sa première larme.

Et il eut le poing coupé & la langue percée d’un fer rouge, & il fut brûlé vif à petit feu devant les bailles de la Maiſon commune.