Page:De Coster - La Légende d’Ulenspiegel, 1869.djvu/437

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Dans l’entre-temps, Ulenſpiegel allait s’abreuver & se nourrir dans une petite auberge sur le quai où il ne lui fallait point payer cher sa pitance ; & il deviſait avec la vieille baeſine volontiers.

Un dimanche, vers neuf heures, il y entra demandant qu’on lui donnât son dîner.

— Mais, dit-il à une mignonne femme s’avançant pour le servir, baeſine rafraîchie, que fis-tu de tes rides anciennes ? Ta bouche a toutes ses dents blanches & jeunettes, & les lèvres en sont rouges comme ceriſes. Eſt-il pour moi ce doux & malicieux sourire ?

— Nenni, dit-elle ; mais que te faut-il bailler ?

— Toi, dit-il.

La femme répondit :

— Ce serait trop pour un maigrelet comme toi ; ne veux-tu point d’autre viande ?

Ulenſpiegel ne sonnant mot :

— Qu’as-tu fait, dit-elle, de cet homme beau, bien fait & corpulent que je vis souvent près de toi ?

— Lamme ? dit-il.

— Qu’en as-tu fait ? dit-elle.

Ulenſpiegel répondit :

— Il mange, dans les échoppes, des œufs durs, des anguilles fumées, des poiſſons salés, des zweertjes & tout ce qu’il peut se mettre sous la dent ; le tout pour chercher sa femme. Que n’es-tu la mienne, mignonne ? Veux-tu cinquante florins ? veux-tu un collier d’or ?

Mais elle se signant :

— Je ne suis point à acheter ni à prendre, dit-elle.

— N’aimes-tu rien ? dit-il.

— Je t’aime comme mon prochain ; mais j’aime avant tout Monſeigneur le Chriſt & Madame la Vierge, qui me commandent de mener prude vie. Durs & peſants en sont les devoirs, mais Dieu nous aide, pauvres femmes. Il en eſt cependant qui succombent. Ton gros ami eſt-il joyeux ?

Ulenſpiegel répondit :

— Il eſt gai en mangeant, triſte à jeun & toujours songeur. Mais toi, es-tu joyeuſe ou dolente ?

— Nous autres femmes, dit-elle, sommes eſclaves de qui nous gouverne !

— La lune ? dit-il.