Page:De Coster - La Légende d’Ulenspiegel, 1869.djvu/505

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


poulardes, oies, canards, chapons. Qui leur tordra le cou ? le Maître-Queux. La porte eſt fermée, j’ai la clef en ma gibecière. Dieu soit loué en cuiſine ! Vive le Gueux !

Puis Ulenſpiegel s’en fut sur le vaiſſeau de l’amiral, menant avec lui Dierick Sloſſe & les autres priſonniers, geignant & pleurant de peur de la corde.

Meſſire Worſt vint au bruit : apercevant Ulenſpiegel & ses compagnons éclairés à la rouge lumière des torches :

— Que nous veux-tu ? dit-il.

Ulenſpiegel répondit :

— Nous prîmes cette nuit, en sa ferme, le traître Dierick Sloſſe, lequel fit tomber les dix-huit en une embuſcade. C’eſt celui-ci. Les autres sont valets & servantes innocents.

Puis lui remettant une gibecière :

— Ces florins, dit-il, floriſſaient dans des pots à fleurs en la maiſon du traître : ils sont dix mille.

Meſſire Worſt leur dit :

— Vous fîtes mal de quitter les navires ; mais à cauſe du bon succès, il vous sera baillé pardon. Bienvenus soient les priſonniers & la gibecière de florins, & vous, braves hommes, auxquels j’accorde, suivant les droits & coutumes de mer, un tiers de priſe ; le second sera pour la flotte, & un autre tiers pour Monſeigneur d’Orange ; pendez incontinent le traître.

Les Gueux ayant obéi, ils firent après un trou dans la glace & y jetèrent le corps de Dierick Sloſſe.

Meſſire Worſt dit alors :

— L’herbe a-t-elle pouſſé autour des navires que j’y entende glouſſer les poules, bêler les moutons, meugler les bœufs & les vaches ?

— Ce sont nos priſonniers de gueule, répondit Ulenſpiegel : ils payeront la rançon de fricaſſées. Meſſire amiral en aura le meilleur.

Quant à ceux-ci, valets & servantes, emmi leſquels sont accortes & mignonnes commères, je les vais ramener sur mon navire.

L’ayant fait, il tint ce diſcours :

« Compères & commères, vous êtes céans sur le meilleur vaiſſeau qui soit. Nous y paſſons le temps en nopces, feſtins, ripailles sans ceſſe. S’il vous plaît en partir, payez rançon ; s’il vous plaît y demeurer, vous vivrez comme nous, beſognant & mangeant bien. Quant à ces mignonnes commères, je leur délivre par capitaine permiſſion toute liberté de corps, leur