Page:Defoe - Robinson Crusoé, Borel et Varenne, 1836, tome 2.djvu/500

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créatures, les rendre absolument misérables, et les accabler à tel point qu’à peine serait-il raisonnable qu’elles lui sussent gré de leur existence. (Tome Ier, page 93.)

Qu’on ne croie pas néanmoins que Robinson Crusoé professe la doctrine nouvelle que Dieu bénit constamment ici-bas les actions de l’homme juste, et qu’il rejette sans cesse les efforts des méchants ; qu’il n’y ait de prospérité sur la terre que pour celui qui accomplit la loi dans sa plénitude, et de tribulation que pour celui qui se complait dans sa malice. Non certes, et ses paroles sont bien expresses : « Les justes ne reçoivent pas leur récompense ni les méchants leur châtiment en ce monde. » (Tome II, page 230.)

Et bien qu’il dise ailleurs que la bénédiction de Dieu ne suit pas ordinairement une présomptueuse transgression de sa loi (tome I, page 208), si nous n’accordons pas que des crimes visibles sont poursuivis de châtiments visibles, comment concilierons-nous les événements avec la justice divine (tome II, page 134) ? Il n’en reste pas moins démontré, comme preuve évidente d’un Dieu et d’une vie future, que l’ordre ne semble pas régner invariablement dans la dispensation des biens temporels, et qu’il ne sera véritablement rétabli que par la distribution des récompenses éternelles, qui seront accordées à chacun selon ses œuvres.

Ainsi donc il est constant, selon la doctrine de saint Augustin, que la Providence dispense les biens et les maux de la vie, indistinctement et sans avoir égard à la vertu et aux vices, parce que si elle ne donnait des richesses qu’aux hommes vertueux, ils recevraient dès ici-bas la récompense future ; si elle leur refusait sans exception, on croirait qu’elle n’est point indépendante dans ses déterminations ; si elle plaçait touts les méchants dans un état d’opulence et de prospérité, il en naitrait une erreur cent fois plus dangereuse encore : le crime serait honoré comme le chemin de la fortune et les penchants de l’homme criminel acheveraient de se pervertir. Il n’en est pas ainsi. Dieu répand des ténèbres sur les voies de l’homme. Le juste languit souvent dans l’oppression, tandis que l’injuste est exalté.

Telle est la doctrine des Saintes Lettres, et lorsque dans le livre de Job, Sophar de Naamath a déroulé en ces termes ses astucieuses théories, chapitre XX :

Tout l’atteste : depuis que, commençant d’éclore,
Cet univers sourit à la première aurore ;
Le bonheur du pervers ne fut jamais constant,
Son triomphe est un point, et sa joie un instant ;
De sa tête superbe il toucherait aux nues,
Il atteindrait des cieux les hauteurs inconnues,
Que d’un souffle bientôt il serait renversé,
Et ceux qui l’admiraient diront : il a passé !
Méprisable poussière, imperceptible atôme,
Il se dissipera comme un léger fantôme ;
D’un éclat imposteur naguère enorgueilli,
Son nom s’effacera dans l’éternel oubli.
Ceux qu’opprimaient ses mains fécondes en ruines
Formeront ses enfants à rendre ses rapines…

Job répond aux sarcasmes amers de son ami Sophar de Naamath, à ses odieuses imputations, chap. XXI, par ces versets, étincelants de la plus brillante poésie dans la langue originale :

J’ai dit : pourquoi l’impie au sein de l’abondance,
    Toujours favorisé des cieux,
Prolonge-t-il des jours qu’embellit l’opulance ?
    Ses fils grandissent sous ses yeux,