Page:Deguise - Hélika, mémoire d'un vieux maître d'école, 1872.djvu/111

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.
109
HÉLIKA.

un soubresaut, me regarda d’un œil étonné et quelque peu lumineux, puis son regard redevint terne. Je prononçai mon nom à son oreille ; elle parut se réveiller et me regarda fixement, puis elle retomba dans son état d’hébétement.

La religieuse vint nous rejoindre. Elle nous avait observés attentivement. « Vraiment chef, dit-elle en souriant ; je vous crois un peu sorcier ; car depuis deux ans, la pauvre vieille n’a pas donné de pareils signes de connaissance. »

Mes pressentiments ne m’avaient pas trompé, cette vieille fille était l’ancienne servante qui demeurait chez mon père lorsque je désertai la maison paternelle.

Nous continuâmes la visite des salles où j’admirai, comme je l’ai dit plus haut, l’ordre parfait qui y régnait. Je fus ensuite conduit au parloir où m’attendaient la supérieure et la dépositaire qu’on avait fait prévenir. Je leur exposai le plan que j’avais formé de mettre Adala entre leurs mains pour qu’elle complétât son éducation. Je leur dis de plus à quels dangers elle était exposée. Pour attirer davantage leur sympathie en faveur de l’enfant et afin qu’elles ne la missent pas en évidence, je leur fis connaître son persécuteur. C’était l’accusateur de son père et l’assassin de l’homme pour lequel celui-ci avait subi le dernier supplice.

Jusque là, les deux religieuses n’avaient pas dit un seul mot. En levant les yeux sur elles, je m’aperçus que toutes deux pleuraient.

Elles m’adressèrent tour à tour la parole. Au lieu de leur répondre, je me mis à les regarder fixement. Je me retrouvais sous la même impression où j’avais été au sujet de la vieille en visitant les salles.

Étais-je donc cette journée-là sous l’effet d’une hallucination ? Je ne pouvais m’expliquer ce que je ressentais, mais plus j’analysais chacun des traits des deux religieuses et plus je me convainquais que je les avais vues quelque part.

Ma conduite les surprit sans doute, car la supérieure, après un silence de quelques minutes, me dit en souriant : « Vous vous croyez, sans doute, chef au milieu des grands bois, à l’affût de quelque gibier. En effet depuis un quart d’heure que nous vous interrogeons, au lieu de nous répondre vous nous examinez comme si vous étiez indécis sur laquelle de nous vous allez diriger votre coup de fusil. »

Ces paroles me ramenèrent à la réalité. Pour un instant, j’avais vécu dans les rêves dorés de mon enfance et les figures sereines des bonnes religieuses me rappelaient quelques traits des sœurs chéries que je croyais mortes et à qui j’avais causé tant de chagrin. Ces souvenirs me rendaient tout rêveur