Page:Deguise - Hélika, mémoire d'un vieux maître d'école, 1872.djvu/89

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.
87
HÉLIKA.

rent élever la voix pour m’avertir de l’approche d’étrangers, je leur imposai silence et ils se couchèrent à mes pieds sans plus bouger que s’ils eussent été morts.

De ma cachette j’aperçus une flamme vive s’élever au même endroit où j’avais éteint mon feu quelque temps avant. Je pouvais, du lieu que j’occupais, suivre les mouvements des nouveaux arrivés, eussent-ils été ceux de l’ennemi le plus rusé.

Quand la flamme commença à éclairer leur bûcher, je vis avec surprise trois grands gaillards, équipés et vêtus comme l’étaient les trappeurs canadiens de ce temps-là. Ils étaient jeunes, forts et vigoureux. L’un surtout, que j’entendis appeler Baptiste et qui paraissait le chef, était d’une taille et de membrure à pouvoir lutter contre un lion. Un autre, qu’ils nommaient le Gascon et qui d’ailleurs n’avait pas même besoin d’en porter le nom, se faisait reconnaître aisément par ses sandedious et ses cadédis pour un enfant des bords de la Garonne.

Le troisième, également bien découpé, avait une certaine empreinte de mélancolie. Ses vêtements, à celui-là, étaient d’une recherche prétentieuse qui lui donnait un air ridicule et amenait naturellement le sourire, si toutefois on se trouvait hors de la portée de son œil ferme et de son bras robuste.

Pendant que le repas cuisait, j’écoutai leur conversation, ils en étaient aux facéties :

« Oui, disait le Gascon, par ma barbe et la tienne que tu n’auras jamais, Normand, je vais te dire toute mon histoire et aussi vrai que le chef Baptiste vient de nous avertir qu’un repas a été pris dans cet endroit, il n’y a que quelques heures et que le chasseur ne doit pas être à une grande distance, je me propose, en attendant que nous nous mettions à table, ce qui veut dire manger sous le pouce, afin de perfectionner ton éducation, de te faire le récit de toute ma vie : Mon père était un grand, industriel ; chaque année nous avions à confectionner des articles d’art et de nécessité qui trouvaient toujours un prompt débit. Mon frère aîné lui était un saigneur, son cadet était marchand ; pour moi j’étais dans le commerce des perles.

« Tu vois mon bon, si j’ai appartenu à une famille troussée. »

L’autre l’écoutait avec étonnement ouvrant la bouche et les yeux d’une façon démesurée.

« Cadédis, reprit-il, tu ne comprends pas qu’avec tous ces moyens de vivre je me suis fait trappeur. Je vais t’expliquer la chose, oui vrai dans tous ses détails, car je veux faire de toi un savant comme ils sont bien rares.