Page:Delâtre - L’Égypte en 1858.djvu/39

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turbulence et sa gaîté ! En Égypte, comme partout ailleurs, se font sentir les effets de la lutte entre la minorité éclairée et la majorité ignare. En réalité, c’est la minorité qui gouverne ; mais c’est la majorité qui règne. La majorité sourde, aveugle mais forte, compacte, brutale, qui renverse, anéantit en dix minutes ce que la minorité a mis dix siècles à édifier ! Qui a fait faire à l’humanité tous les progrès que vous savez ? La minorité. Qui a entravé, annulé, combattu ces progrès ? La majorité. Qui aujourd’hui encore refait péniblement l’œuvre de la civilisation effacée par la barbarie du moyen âge ? La minorité. Qui s’oppose énergiquement à cette palingénésie, à ce perfectionnement ? La majorité. Qui aujourd’hui reconstruit Paris et refait la moitié des villes de France ? Un seul homme. Les masses populaires et les assemblées nationales eussent reculé devant une pareille tâche. À qui les nations doivent-elles leur gloire ? À quelques individus : à Périclès, à Auguste, à Laurent de Médicis, à Léon X, à Louis XIV, à Louis XVIII. Je parle de la gloire littéraire et artistique et non pas de la gloire militaire ; la gloire militaire n’est qu’une autre forme de la barbarie, car c’est la gloire de la majorité. À qui doit-on les grandes découvertes et les grandes inventions ? À quelques individus : à Minerve, à Prométhée, à Vulcain, à Archimède, à Guttemberg, à Colomb, à Fulton, à Watt, à Morse. Quels sont les auteurs des grandes révolutions morales et politiques ? quelques penseurs honnis et persécutés par la vile multitude : Thot, Moïse, Zoroastre, Socrate, Jésus, Mahomet, Rousseau.

Ces minorités intelligentes qui sont le sel de l’univers, on ne les rencontre que dans les grandes capitales européennes, et particulièrement à Paris et à Londres. Partout ailleurs, on ne trouve que le troupeau humain qui naît, végète et meurt comme le troupeau de bétail. À la vue de ce spectacle, le penseur qui n’est pas misanthrope, le devient. On a honte d’être homme quand on vit au milieu de ces hordes de sauvages qui n’ont d’hommes que l’apparence.