Page:Des Essarts - Prométhée, Baudouin.djvu/6

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éveillé à percevoir la tranquille haleine du monde endormi, ou bien à assister forcément aux crimes des bois, aux adultères des villes. Ai-je assez vu de jours où mon œil ébloui n’a pu se fermer sur les vertes feuillées qu’il distinguait au loin ! C’était le temps du travail, des chants allègres, le temps des moissons dorées, des vendanges chancelantes, des danses entrelacées ; mais moi, je restais seul dans mon désert, où retentira à jamais la parole puissante qui m’a déshérité du mouvement et de la faculté, en me conservant la pensée qui me ronge et la vie qui se répare.


LE CHŒUR.

Sans repos soient tes nuits, sans joie tes jours ! Compte les heures, une à une, comme s’il en était qui dussent t’apporter quelque soulagement ; irrite-toi de ton impuissance devant cette terre qui agit et jouit en ta présence, et hors de toi.


PROMÉTHÉE.

Bien dit, voix de l’oracle ! vous ne m’enseignerez rien de nouveau sur mes sensations. Mais vous ne savez pas non plus s’il n’a pas été curieux pour moi le spectacle de cet univers creusé si profondément par le doigt du Destin ; si je n’ai pas eu à réfléchir sur la foule qui presse ses flots ou les disperse au vent de ses passions déchaînées. J’ai vu des lieux visités seulement par le soleil, des plaines inconnues et d’une abondance inféconde : un homme y aborda sur sa barque, un autre y pénétra sur son cheval sauvage : ce leur fut un avertissement sacré. À l’imitation du ciel, ils bâtirent un toit pour se protéger ; des frères vinrent à leurs frères, des fils à leurs fils ; leurs maisons se trouvèrent des villes, leurs barques des flottes ; ils mirent