Page:Descartes - Œuvres, éd. Adam et Tannery, VI.djvu/107

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vous croyrés peuteſtre que ces couleurs ne ſont autre choſe, dans les corps qu’on nomme colorés, que les diuerſes façons, dont ces corps la reçoyuent & la renuoyent contre nos yeux : ſi vous conſiderés que les différences, qu’vn aueugle remarque entre des arbres, des pierres, de l’eau, & choſes ſemblables, par l’entremiſe de ſon baſton, ne lui ſemblent pas moindres que nous font celles qui ſont entre le rouge, le iaune, le verd, & tou|tes les autres couleurs ; & toutefois que ces différences ne ſont autre choſe, en tous ces corps, que les diuerſes façons de mouuoir, ou de réſiſter aux mouuemens de ce baſton. En ſuite de quoy vous aurés occaſion de iuger, qu’il n’eſt pas befoin de ſuppoſer qu’il paſſe quelque choſe de materiel depuis les obiects iuſques a nos yeux, pour nous faire voir les couleurs & la lumiere, ny meſme qu’il y ait rien en ces obiects, qui ſoit ſemblable aux idées ou aux ſentimens que nous en auons : tout de meſme qu’il ne ſort rien des corps, que ſent vn aueugle, qui doiue paſſer le long de ſon baſton iuſques a ſa main, & que la reſiſtence ou le mouuement de ces corps, qui eſt la ſeule cauſe des ſentimens qu’il en a, n’eſt rien de ſemblable aux idées qu’il en conçoit. Et par ce moyen voſtre eſprit ſera deliuré de toutes ces petites images voltigeantes par l’air, nommées des eſpeces intentionelles, qui trauaillent tant l’imagination des Philoſophes. Meſme vous pourrés ayſement décider la queſtion, qui eſt entre eux, touchant le lieu d’où vient l’action qui cauſe le ſentiment de la veüe : car, comme noſtre aueugle peut ſentir les corps qui ſont autour de luy, non ſeu-