Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 2.djvu/207

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rôle à l’office, parut assez satisfait, en somme, de lui-même et de Mme Général. Lorsque cette dame redescendit pour prendre le thé, elle s’était bichonnée avec de la poudre et de le pommade. Elle n’oublia pas non plus les séductions morales. On le vit bien au doux air de protection qu’elle adopta à l’égard de son élève et au tendre intérêt qu’elle témoigna à M. Dorrit… aussi tendre, du moins, que le permettait la plus stricte convenance. À la fin de la soirée, lorsqu’elle se disposa à se retirer, M. Dorrit lui donna la main, comme s’il allait la conduire à la Piazza del Popolo pour danser un menuet au clair de la lune, et la reconduisit avec beaucoup de solennité jusqu’à la porte, où il porta à ses lèvres les phalanges de sa belle amie. Ayant pris congé d’elle avec ce baiser dans le genre osseux, légèrement parfumé de cosmétique, il donna à sa fille une gracieuse bénédiction. Après avoir ainsi vaguement révélé les projets remarquables qu’il pouvait tramer dans son cœur, il alla se coucher.

Il ne se montra pas le lendemain matin ; mais, vers une heure de l’après-midi, il adressa, par l’intermédiaire de M. Tinkler, ses compliments les plus empressés à Mme Général, la priant de vouloir bien accompagner Mlle Dorrit à la promenade sans lui. Sa fille était déjà habillée pour le dîner de Mme Merdle lorsqu’il sortit de son appartement. Il se présenta alors dans une brillante toilette, mais le visage ridé et vieilli. Cependant, comme il était facile de voir qu’il se fâcherait encore si elle lui demandait seulement des nouvelles de sa santé, elle se contenta de l’embrasser sur la joue avant de l’accompagner, le cœur serré, chez Mme Merdle.

Le trajet n’était pas long, mais il eut encore le temps de continuer à bâtir son château en Espagne avant que la voiture eût fait la moitié du chemin. Mme Merdle le reçut avec beaucoup de distinction ; la Poitrine était admirablement conservée et de fort bonne humeur, le dîner fut exquis et la société des plus choisies.

Il n’y avait guère que des convives anglais, sauf un comte français et un marquis italien, ornements sociaux qu’on est toujours sûr de trouver à certaines réunions, et toujours fabriqués d’après le même modèle. La table était fort longue et le repas à l’avenant ; la petite Dorrit, assise à l’ombre d’une immense paire de favoris noirs et d’une vaste cravate blanche, perdit son père de vue jusqu’au moment où un domestique lui remit un bout de papier de la part de Mme Merdle, en la priant de le lire tout de suite. Mme Merdle y avait écrit au crayon :

« Venez parler à M. Dorrit. Je crains qu’il ne soit malade. »

Elle s’empressait d’accourir, mais sans se faire remarquer, lorsque son père se leva, et, la croyant toujours à sa place, l’appela :

« Amy, Amy, mon enfant ! »

C’était un procédé si étrange, sans parler de l’agitation plus étrange encore de ses manières et de sa voix, qu’il se fit immédiatement un profond silence.