Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 2.djvu/5

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permettait aux autres de lui répondre, si bon leur semblait, que la journée avait été rude et qu’il plaignait les dames. Il craignait que l’une des demoiselles ne fût accablée de fatigue depuis au moins deux ou trois heures. Il avait remarqué, de sa place à l’arrière-garde, qu’elle avait l’air harassée sur sa mule. Plus tard, il avait eu l’honneur de demander deux ou trois fois à l’un des guides resté en arrière, des nouvelles de la jeune miss. Il avait été charmé d’apprendre qu’elle avait retrouvé toute sa gaieté et que ce n’avait été qu’une fatigue passagère. Il osait donc (il avait fini par attirer l’attention du père et s’adressait maintenant plus directement à lui) ajouter qu’il espérait que mademoiselle était tout à fait remise, et n’en était pas à regretter d’avoir entrepris ce voyage.

« Je vous suis bien obligé, monsieur, répondit le père ; ma fille est complétement remise et elle a pris un vif intérêt aux beautés de la nature.

— Elle n’est pas encore habituée aux montagnes, peut-être ? demanda le voyageur insinuant.

— Non, elle n’est pas… hem !… habituée aux montagnes, répondit le père.

— Mais pour vous, monsieur, ces scènes n’ont rien de nouveau ? reprit le voyageur insinuant.

— Rien de… hem ! de bien nouveau, quoique je n’aie pas beaucoup voyagé ces dernières années, » répliqua le père avec un geste majestueux de la main droite.

Le touriste insinuant, répondant à ce geste par un salut, passa à l’aînée des jeunes demoiselles à laquelle il n’avait pas encore fait allusion, sauf lorsqu’il avait parlé du vif intérêt que lui inspiraient les voyageuses en général.

Il exprima alors l’espoir qu’elle n’avait pas été incommodée par la longueur de la route.

« Incommodée, c’est vrai, répondit la demoiselle ; mais non pas fatiguée. »

Le touriste insinuant lui adressa un compliment sur la justesse de cette distinction. C’était là ce qu’il avait voulu dire. Il n’est pas de dame qui ne soit incommodée, lorsqu’elle a affaire à un animal aussi proverbialement incommode qu’une mule.

« Il a naturellement fallu laisser les voitures et le fourgon à Martigny, continua la demoiselle, un peu hautaine et réservée. L’impossibilité où l’on est de transporter jusqu’à cet endroit inaccessible une foule d’objets dont on a besoin et l’obligation de laisser derrière soi une foule de choses auxquelles on est habitué, est fort désagréable.

— En effet, c’est un endroit bien sauvage. »

La dame d’un certain âge, d’une mise irréprochable, et dont les manières, envisagées au point de vue mécanique, ne laissaient rien à désirer, intervint alors dans la conversation pour y placer son mot d’une voix douce.