Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 2.djvu/53

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avoir vu ce que nous avons vu, aucun de nous n’a le droit de de déprécier notre pauvre petite Amy ou de lui causer le moindre chagrin. Toute prétention dans ce but, nous devons savoir que c’est une prétention odieuse, capable d’attirer sur nous la vengeance du ciel. Frère, je proteste, devant Dieu, contre toute prétention de ce genre ! »

Lorsque sa main, qu’il avait levée au-dessus de sa tête retomba sur la table, on aurait pu croire que le meuble tremblait sous le poing robuste d’un forgeron. Après quelques instants de silence, elle était redevenue aussi faible que jamais. Frédéric se dirigea, de son pas traînard qui lui était habituel, vers son frère, posa la main sur son épaule, et lui dit d’une voix adoucie :

« William, mon ami, je me suis cru obligé de parler. Pardonne-moi, mais je me suis cru obligé de parler comme cela. »

Puis il sortit, la taille aussi voûtée qu’à l’ordinaire, de la vaste salle à manger du palais vénitien, comme il sortait autrefois de la autrefois de la prison de la Maréchaussée.

Pendant tout ce temps Fanny n’avait pas cessé de pleurer et de sangloter. Édouard, la bouche béante, avait été trop surpris pour prononcer une parole ; aussi s’était-il contenté d’ouvrir de grands yeux. M. Dorrit, pris au dépourvu, avait été incapable de se détendre. Fanny fut la première à ouvrir la bouche.

« Jamais, jamais je n’ai été traitée de la sorte ! dit-elle en sanglotant. Jamais on ne m’a adressé de reproches aussi durs, aussi injustes, aussi violents et aussi cruels ! Chère, douce, bonne petite Amy, que dirait-elle si elle savait qu’elle vient, sans le vouloir, de servir de prétexte à de pareilles méchancetés ! Mais elle ne le saura jamais ! Non, ma bonne chérie, tu ne le sauras jamais ! »

Ces exclamations aidèrent M. Dorrit à rompre le silence qu’il avait gardé jusqu’alors.

« Ma chère, dit-il, je… hem !… j’approuve votre résolution. Il vaut mieux… ha ! hem !… ne pas parler à Amy de ce qui vient de se passer. Cela pourrait… hem !… cela pourrait lui faire de la peine… Ha !… Sans aucun doute, cela lui ferait beaucoup de peine. Nous devons donc éviter de lui en dire un mot. Nous garderons le silence sur cette affaire.

— Mais la cruauté de mon oncle ! s’écria Fanny. Oh ! jamais je ne pourrai pardonner à mon oncle son odieuse cruauté.

— Ma chère, répondit M. Dorrit avec son intonation habituelle, bien qu’il restât plus pâle que de coutume, je dois vous prier de ne point parler ainsi. Rappelez-vous que votre oncle est… hem !… n’est plus ce qu’il était. Rappelez-vous que l’état de votre oncle exige… hem !… toute notre compassion… toute notre compassion.

— Et pourtant, s’écria Mlle Fanny d’une voix éplorée, ce n’est pas manquer de charité que de supposer qu’il y a en lui quelque chose qui cloche quelque part, sans quoi il n’aurait jamais songé à me traiter, moi ! comme il vient de le faire !

— Fanny, répondit M. Dorrit d’un ton de piété fraternelle, vous