Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 2.djvu/6

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.



« Mais c’est comme tant d’autres endroits incommodes qu’on est bien obligé de voir. Celui-ci est assez fameux pour qu’on puisse ne pas s’en dispenser.

— Oh ! je ne m’y oppose pas le moins du monde, madame Général, je vous assure, répondit la demoiselle d’un ton d’insouciance.

— Vous, madame, reprit le touriste insinuant, vous aviez déjà visité ces lieux ?

— Oui, répliqua Mme Général ; ce n’est pas la première fois que je les visite… Permettez-moi de vous conseiller, ma chère (à l’aînée de ses deux compagnes), de protéger votre visage contre la chaleur de ce grand feu après l’avoir exposé toute la journée à l’air vif de la montagne et à la neige. Vous aussi, ma chère, » ajouta la dame en s’adressant à la plus jeune.

Celle-ci s’empressa de suivre ce sage conseil, tandis que l’autre se contenta de répondre :

« Merci, madame Général ; mais je me sens parfaitement à mon aise et je préfère rester comme je suis. »

Le frère, qui avait quitté son siège pour aller ouvrir un piano qui se trouvait là et avait sifflé dedans avant de le refermer, se rapprocha du feu d’un pas indolent, le lorgnon à l’œil. Il portait un costume de voyage des plus complets. On aurait cru que l’univers entier ne devait pas être assez grand pour fournir, à un voyageur si admirablement équipé, assez d’espace à parcourir.

« Ces individus-là sont diablement longs à donner le souper, dit-il en traînant ses paroles. Je voudrais bien savoir ce qu’ils vont nous servir. Quelqu’un en a-t-il la moindre idée ?

— Ce ne sera toujours pas un homme rôti, je suppose, observa le compagnon du touriste insinuant.

— C’est assez probable. Que voulez-vous dire par là ? demanda l’autre.

— Je veux dire que, comme vous n’êtes pas destiné à figurer dans le menu du souper qu’on va servir à la société, vous nous ferez peut-être le plaisir de ne pas vous rôtir devant le feu de la société, » répliqua son interlocuteur.

Cette réponse fit perdre contenance au jeune homme ainsi interpellé, qui venait de s’installer au beau milieu de l’âtre, dans une pose pleine d’aisance, le lorgnon à l’œil, le dos au feu et les pans de sa redingote relevés sous ses bras, comme une volaille qu’on retrousse pour la mettre en broche. Il semblait sur le point de demander encore une explication, lorsqu’on s’aperçut (car tous les yeux s’étaient tournés vers l’agresseur) que la jeune et jolie dame assise à son côté n’avait pas entendu cette conversation, attendu qu’elle était évanouie, la tête sur l’épaule du monsieur.

« Je crois, dit celui-ci d’un ton radouci, que ce que j’ai de mieux à faire, c’est de la porter tout droit à sa chambre. Voulez-vous demander une lumière, continua-t-il s’adressant à son ami ; et appeler quelqu’un pour me montrer le chemin ? Au milieu de