Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 2.djvu/63

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« Dis-moi un peu, ma petite chérie. Lorsque nous avons rencontré cette femme Martigny, qu’as-tu pensé de sa conduite ? As-tu deviné la raison du parti qu’elle a pris en un clin d’œil ?

— Non, Fanny.

— Alors je vais te l’apprendre. Elle s’est dit : « Je ne ferai jamais la moindre allusion à cette autre rencontre qui a eu lieu dans des circonstances bien différentes, et je n’aurai jamais l’air de croire que ce soient les mêmes personnes. » Voilà comment cette dame se tire d’un mauvais pas. Que t’ai-je dit en sortant de son hôtel de Harley-Street ? Il n’y a pas au monde une femme plus insolente et plus fausse que celle-là. Mais quant à l’insolence, ma chérie, elle pourra rencontrer un jour ou l’autre des gens qui la valent. »

Un geste significatif de l’éventail espagnol dirigé vers la poitrine de Fanny indiqua avec beaucoup d’expression où l’on pouvait trouver ces gens-là.

« Ce n’est pas tout, continua Fanny. Elle fait la même recommandation à Sparkler ; elle ne lui permet pas de me suivre jusqu’à ce qu’elle ait fait entrer dans sa ridicule caboche (on ne peut vraiment pas appeler ça une tête), qu’il doit faire semblant d’être devenu amoureux de moi dans la cour de l’auberge.

— Pourquoi cela ? demanda la petite Dorrit.

— Pourquoi ? Bonté divine, ma chérie, comment peux-tu me faire une pareille question ? (Ici les mots ma chérie ressemblaient encore beaucoup par le ton à la petite bécasse d’autrefois.) Ne vois-tu donc pas que je suis devenue un assez beau parti pour ce jeune nigaud ? Et ne vois-tu pas aussi qu’elle affecte de mettre cette dissimulation à notre compte, et que, pour s’en décharger les épaules (de fort belles épaules, je suis forcée d’en convenir), remarqua Mlle Fanny en se regardant avec complaisance), elle fait semblant de tenir cette conduite par égard pour nos sentiments ?

— Mais nous pouvons toujours rétablir la vérité.

— Oui ; mais, s’il te plaît, nous ne rétablirons rien du tout, riposta Fanny. Non, non, je ne souffrirai pas cela, Amy. Ce mensonge est de son cru, il n’est pas du mien ; quand elle en aura assez, elle le dira. »

Dans l’enivrement de son triomphe anticipé, Mlle Fanny, agitant d’une main son éventail espagnol, serra de l’autre la taille de sa sœur comme si elle eût été entrain de broyer les côtes de Mme Merdle.

« Non, non, répéta Fanny. Elle verra qu’on peut lui rendre la monnaie de sa pièce. C’est elle qui a tracé la route : je l’y suivrai. Et avec la bénédiction du destin et de le fortune, je continuerai à cultiver la connaissance de cette dame jusqu’à ce qu’elle m’ait vue donner à sa femme de chambre des objets de toilette dix fois plus fins et plus coûteux que ceux qu’elle m’a fait donner par sa modiste ! »

La petite Dorrit garda le silence : elle savait qu’elle n’avait pas voix au chapitre lorsqu’il s’agissait de maintenir la dignité de la