Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 2.djvu/71

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— Tu n’en as pas non plus entendu parler à Mme Général ?

— Bonté divine, Amy, répliqua Fanny, la crois-tu femme à aller parler de cela ? N’est-il pas clair comme le jour qu’elle n’a rien à faire pour le moment, que de se tenir bien droit, de garder éternellement ces gants qui m’agacent les nerfs, et de porter des jupes à grand froufrou ? Pourquoi veux-tu qu’elle dise quelque chose ? Si, au whist, elle avait dans ses cartes l’as d’atout, elle n’irait pas le crier par-dessus les toits, enfant que tu es. Il serait toujours temps de le montrer dans le jeu.

— Au moins, Fanny, tu m’accorderas que tu peux te tromper. C’est possible, n’est-ce pas ?

— Oh ! oui, c’est possible, répliqua Fanny ; mais je ne me trompe pas. Enfin, je suis heureuse de voir que tu te réserves cette consolation, et que tu prennes la chose assez tranquillement pour te rattacher à cette chance-là. Cela me fait espérer que tu auras la force de te résigner à l’événement. Moi je ne pourrais pas, et plutôt que d’accepter une belle-mère de ce genre, j’épouserais je crois, Edmond Sparkler.

— Ô Fanny, je suis sûre que rien ne pourrait te décider à épouser ce jeune homme.

— D’honneur, ma chère, répondit l’ex-danseuse avec un air de suprême indifférence, je n’en mettrais pas ma main au feu. On ne sait pas ce qui peut arriver. D’autant plus que cela me fournirait une foule d’occasions de rendre à cette grande dame, Mme Merdle, la monnaie de sa pièce. Et je t’assure, Amy, que dans ce cas, je ne tarderais pas à profiter de l’occasion. »

Là se bornèrent pour le moment les confidences ; mais Fanny en avait assez dit pour faire jouer à Mme Général et à M. Sparkler un rôle important dans l’esprit de la petite Dorrit et, à partir de cette soirée, elle pensa beaucoup à ces deux personnages.

Mme Général s’était depuis longtemps formé une surface si parfaite, qu’on ne voyait pas du tout ce qu’il y avait dessous, si toutefois il y avait quelque chose. Il n’y avait donc rien à faire de ce côté : toute peine pour rien découvrir par là eût été perdue. On ne pouvait nier que M. Dorrit ne se montrât très-poli avec elle, ni qu’il eût une très-haute opinion de cette dame ; mais avec tout cela, l’impétueuse Fanny pouvait aisément se tromper. Ce n’était pas comme l’affaire Sparkler ; c’était toute autre chose : celle-là était claire comme le jour ; la petite Dorrit ne pouvait s’y méprendre et elle en était toute surprise et tout alarmée.

Rien ne pouvait égaler le dévouement de M. Sparkler, si ce n’est les caprices et la cruauté de sa belle. Quelquefois elle lui témoignait en public une préférence si marquée qu’il manifestait tout haut sa joie par une espèce de gloussement ; le lendemain, une heure après peut-être, elle le négligeait si complétement, elle le plongeait dans un tel abîme d’obscurité, qu’il cachait mal sous une toux simulée de véritables gémissements. La constance avec laquelle il lui faisait sa cour ne touchait pas le cœur de Fanny ; il