Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 2.djvu/78

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sonne ne disait son opinion sur quoi que ce soit mais tout le monde répétait ce qu’avaient dit les Mme s Général, le célèbre M. Eustace ou tout autre touriste distingué. La masse des voyageurs avait l’air d’une collection de victimes volontaires qui venaient se livrer pieds et poings liés à M. Eustace et à ses disciples, pour faire arranger les entrailles de leur intelligence à la mode de cette sainte confrérie. Des régiments d’étrangers aveugles et muets cherchaient leur chemin à tâtons à travers les ruines délabrées des temples, des tombeaux, des palais, des théâtres et des amphithéâtres de Rome, répétant sans cesse prunes et prismes, afin de donner à leurs lèvres la forme consacrée. Mme Général était comme le poisson dans l’eau. Personne n’avait d’opinion. Chacun se donnait une peine infinie pour se faire une surface bien polie ; on n’aurait guère trouvé dans tout ce monde-là un individu assez courageux pour dire sa propre façon de penser.

Dès leur arrivée à Rome, Amy eut l’occasion d’étudier une nouvelle modification des prunes et des prismes. Ils furent aussitôt honorés d’une visite de Mme Merdle, qui, cet hiver-là, cultivait en grand, dans la cité éternelle, les préceptes professés par Mme Général. L’habileté que Fanny et la mère d’Edmond Sparkler déployèrent dans l’assaut qu’elles firent ensemble dès cette première rencontre, éblouit la petite Dorrit comme le cliquetis des fleurets.

« Vous me voyez ravie, dit Mme Merdle, de renouer une connaissance commencée sous de si mauvais auspices à Martigny.

— À Martigny, naturellement, répéta Fanny : j’en suis charmée, pour ma part.

— J’ai appris de mon fils Edmond Sparkler, qu’il a déjà mis à profit l’heureux hasard de cette rencontre. Il est revenu enchanté de Venise.

— Vraiment ? répliqua Fanny d’un air nonchalant. Y est-il resté longtemps ?

— M. Dorrit serait aussi à même que moi de répondre à cette question, riposta la Poitrine en se tournant vers ce gentleman, car Edmond lui doit une grande partie du plaisir qu’il y a trouvé dans son séjour.

— Oh ! cela ne vaut pas la peine d’en parler, dit Fanny. Je crois que papa a eu le plaisir d’inviter M. Sparkler à dîner deux ou trois fois, c’est bien peu de chose. Comme nous voyions un monde fou et que nous tenions table ouverte, il n’y a aucun mérite à avoir engagé monsieur votre fils.

— Excepté, ma chère, l’interrompit M. Dorrit, excepté que… hem !… j’ai eu beaucoup de plaisir à… hem !… témoigner, selon mes faibles moyens, la… ha ! hem !… grande estime que m’inspire… hem ! ainsi qu’à tout le monde… un caractère aussi distingué et aussi princier que celui de M. Merdle. »

La Poitrine reçut ce compliment d’une façon très-gracieuse.

« Il faut vous dire, madame Merdle, remarqua Fanny, comme