Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 2.djvu/81

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— Pas du métier ? Vous auriez fait un excellent industriel, au contraire, si vous vous étiez adonné métier. Je ne connais pas de meilleure tête que la vôtre pour comprendre ces choses-là.

— C’est pourtant une tête, Je suis fâché de le dire, qui ne connaît pas les premiers éléments des arts mécaniques.

— Je ne dis pas ça, et je doute que vous ayez le droit de le dire vous-même. Un homme sensé, dont l’esprit a été cultivé ou qui s’est donné la peine de le cultiver lui-même, ne peut dire qu’il manque des premiers éléments de quelque art que ce soit. Je n’aime pas les mystères. Peu m’importe que l’homme appelé à juger mon œuvre sur une explication franche et claire appartienne à une classe ou à une autre, pourvu qu’il soit dans les conditions dont je parlais tout à l’heure.

— Dans tous les cas… on dira que nous sommes en train d’échanger des compliments, mais nous savons tous deux qu’il n’en est rien… je suis bien sûr d’entendre une explication aussi nette qu’il est possible de la donner.

— Allons ! répondit Doyce, je tâcherai ! »

Doyce avait le talent, assez commun chez les hommes de sa trempe, d’expliquer les choses qu’il concevait, et de démontrer ce qu’il voulait, avec la force et la clarté qui le frappaient lui-même. Ses démonstrations étaient si bien entendues, si nettes, si simples, qu’il était difficile de ne pas les comprendre. Il y avait une contradiction grotesque entre le vague préjugé, accepté par l’opinion, qu’un inventeur ne saurait être qu’un visionnaire, et la précision, la sagacité avec lesquelles l’œil et le pouce de Doyce parcouraient les devis s’arrêtant avec patience à certains points, revenant à d’autres d’où il fallait faire découler quelque explication supplémentaire, sa marche soigneuse et prudente, pour tout éclaircir, tout prouver à chaque phase importante de sa démonstration, avant de faire un pas de plus. La modestie avec laquelle il s’effaçait n’était guère moins remarquable. Il ne disait jamais : « J’ai découvert ce nouveau procédé, j’ai inventé cette combinaison ; » mais il expliquait son invention comme s’il se fût agi d’un ouvrage du divin architecte qu’il aurait observé par hasard : tant il se mettait à l’écart, mêlant à sa tranquille admiration de son œuvre une aimable nuance de respect et une calme conviction que son invention s’appuyait sur des lois irréfragables.

Clennam consacra non-seulement cette soirée-là, mais plusieurs soirées consécutives à cette investigation. Plus il la poursuivait, plus il contemplait la tête grise penchée sur ces plans et l’œil sagace qui brillait de plaisir en les expliquant (bien qu’ils fussent la cause de tous les soucis qui lui serraient le cœur depuis douze longues années), moins il pouvait, plus jeune et plus énergique, se résigner à ne pas tenter un dernier effort. Enfin il dit à son associé :

« Doyce, leur dernier mot, c’est qu’il fallait laisser là l’affaire, enterrée avec Dieu sait combien d’autres, ou tout recommencer.