Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 2.djvu/83

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quée par quelqu’un de ses enragés députés (que les Mollusques de second ordre regardaient comme un possédé du démon), non pas à propos d’une bévue particulière, mais comme étant une institution tout à fait abominable et digne au plus des petites-maisons, alors le noble ou très-honorable Mollusque chargé de représenter ce ministère à la chambre, tombait sur ce membre malavisé et le pourfendait sans autre arme que la déclaration pure et simple de la quantité de besogne que ce ministère avait expédiée (d’autres diraient entravée) dans un temps donné. Alors le noble ou très-honorable Mollusque en question se présentait, tenant à la main un papier contenant quelques chiffres, auxquels il priait la chambre de vouloir bien accorder toute son attention. Alors les Mollusques de second ordre, obéissant à une consigne, s’écriaient : Écoutez, écoutez, écoutez ! ou lisez ! Alors le noble ou très-honorable orateur sentait, monsieur le président, d’après ce petit document, qui, selon lui, devait porter la conviction dans l’esprit même le plus borné (rires ironiques et bravos de la part des Mollusques inférieurs), que durant le dernier semestre ce ministère si calomnié (marques d’approbation) avait écrit ou reçu quinze mille lettres (bravos), vingt-quatre mille minutes (nouveaux applaudissements) et trente-deux mille cinq cent dix-sept rapports (bravos frénétiques). Qui plus est, un ingénieur gentleman, attaché à ce ministère, avait eu l’obligeance de faire un calcul assez curieux sur la quantité de papier et autres fournitures employés dans les divers bureaux dudit ministère. Ce calcul était annexé au petit document qu’il venait déjà de citer, et il y puisait le fait remarquable que les feuilles de papier ministre qu’on y avait consommées pour le service public pendant le semestre dernier, suffiraient pour couvrir dans toute leur longueur les deux trottoirs d’Oxford-Street et laisseraient même de quoi tapisser un demi-mille de Parc voisin (bravos formidables et rires), tandis que, d’un autre côté, on y avait usé assez de ficelle (de ficelle rouge officielle)… pour orner de gracieux festons toutes les rues, depuis le coin de Hyde-Park jusqu’à la grande poste. Alors, au milieu d’une bruyante manifestation ministérielle, le noble et très-honorable Mollusque s’asseyait, laissant sur le champ de bataille les membres épars de l’imprudent agresseur. Après cette démolition exemplaire du coupable, il ne se trouvait plus personne pour oser dire que, plus le ministère faisait de besogne, moins les affaires marchaient, et que le plus grand service qu’il pût rendre au malheureux public, ce serait de ne rien faire du tout.

Arthur ayant assez d’occupation sur les bras, grâce à cette tâche supplémentaire qui avait suffi pour faire mourir à la peine plus d’un homme utile, menait une existence assez monotone. Il ne prenait pas, depuis plusieurs mois, d’autre distraction que de faire ses visites régulières à la triste chambre de la paralytique, et ses visites presque aussi régulières à la villa Meagles.

La petite Dorrit lui manquait cruellement. Il savait bien qu’en partant elle laisserait un vide dans son existence, mais il ne se