Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 2.djvu/86

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petit revenu ? Mon pauvre cher garçon ! administrer quelques centaines de guinées ! Et la belle jolie donna, la voyez-vous administrer ça ! papa Meagles, vous voulez plaisanter !

— Eh bien madame, répondit gravement M. Meagles, je regrette d’être obligé d’avouer qu’Henri a déjà fait des dettes.

— Mon cher bonhomme… Je ne fais pas de cérémonie avec vous, parce que nous sommes presque parents… eh ! mais oui, maman Meagles, s’écria Mme Gowan, comme si c’était là une idée absurde qui la frappait pour la première fois, il y a entre nous une espèce de parenté !… Mon cher brave homme, dans ce monde on ne peut pas tout avoir. »

Nouvelle manière d’insinuer avec toute la politesse possible, que jusqu’alors le succès avait couronné les affaires de cet intrigant de Meagles Mme Gowan trouva l’idée si bonne qu’elle appuya dessus en répétant :

« Pas tout. Non, non, papa Meagles, dans ce monde on ne peut pas tout avoir.

— Et oserais-je vous demander, madame, riposta M. Meagles le teint un peu plus animé que de coutume, qui s’attend à tout avoir dans le monde ?

— Oh ! personne, personne ! répondit Mme Gowan. J’allais dire… mais vous m’avez fait oublier, questionneur que vous êtes… Qu’allais-je donc vous dire !… »

Abaissant son grand éventail vert, elle contempla M. Meagles d’un air rêveur, cherchant à recueillir ses idées : ce qui ne contribua nullement à calmer l’irritation de ce gentleman.

« Ah ! j’y suis ! Oui, c’est cela ! reprit Mme Gowan. Il faut vous rappeler que mon pauvre garçon a toujours été habitué à entretenir certaines espérances. Peut-être ces espérances ont-elles été réalisées, peut-être ne l’ont-elles pas été…

— Autant dire tout de suite qu’elles ne l’ont pas été, », interrompit M. Meagles.

Mme Gowan lui adressa un coup d’œil irrité ; mais elle repoussa cette velléité de colère avec un hochement de tête et un geste de son éventail, et continua sans changer de ton :

« Au reste, cela ne fait rien à l’affaire. Mon pauvre garçon a été habitué à ce genre de choses-là, vous ne l’ignoriez pas et vous deviez donc vous attendre aux conséquences. Moi-même, j’ai clairement prévu ces conséquences, aussi n’en suis-je nullement étonnée. Vous non plus, papa Meagles, vous ne devez pas l’être, impossible que vous le soyez. Vous avez dû prévoir tout cela. »

M. Meagles regarda sa femme, puis Clennam, se mordit les lèvres et toussa.

« Et voilà mon pauvre garçon, poursuivit Mme Gowan, à qui l’on fait part, en fait d’espérances, qu’il y a un petit chérubin en expectative, avec toutes les dépenses qui s’ensuivent pour subvenir à cette addition de famille ! Pauvre Henry ! Mais ce qui est fait est fait : il est trop tard maintenant pour y remédier. Seulement, papa