Page:Dickens - Magasin d Antiquités, trad Des Essarts, Hachette, 1876, tome 1.djvu/119

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


portant un premier à-compte de cette éloquence fascinante sur laquelle il comptait pour enflammer un jour le cœur de la jeune fille. Et lorsqu’il avait examiné en lui-même toutes les manières d’être gracieux et persuasif ; lorsqu’il avait médité sur la terrible revanche qu’il comptait prendre de la coquetterie de Sophie Wackles ; voilà que Nell, le vieillard et l’argent, tout était parti, fondu, décampé Dieu sait où, comme si son plan avait été deviné et que l’on eût voulu le renverser dès le début, sans plus attendre.

Au fond du cœur, Daniel Quilp se sentit à la fois surpris et troublé par cette fuite. Il n’échappait pas à son esprit pénétrant que les fugitifs devaient avoir emporté quelques vêtements indispensables ; et, connaissant l’état de faiblesse où était tombée l’intelligence du vieillard, il s’étonnait que celui-ci eût pu avec le concours de l’enfant aller si vite en besogne. On ne saurait supposer, sans faire injure à M. Quilp, qu’il fût tourmenté par l’intérêt charitable que lui inspiraient le vieillard et Nelly. Ce qui le troublait, c’était la crainte que son débiteur n’eût eu quelque magot caché ; or, la seule idée que lui, Quilp, n’eût pas flairé cet argent et l’eût laissé échapper de ses griffes, cette idée le remplissait de honte et de remords.

Dans son état d’anxiété, c’était cependant une consolation pour lui que Richard Swiveller fût, pour des motifs différents, non moins irrité, non moins désappointé que lui dans cette affaire. Bien certainement, pensait le nain, il était venu ici dans l’intérêt de son ami, afin d’arracher au vieillard, soit par la flatterie, soit par la crainte, quelque parcelle du bien dont ils le croyaient abondamment pourvu. Quilp trouva donc du plaisir à vexer Swiveller, en lui traçant le tableau des richesses que le vieillard avait dû entasser, et à s’étendre longuement sur l’art avec lequel celui-ci avait su se mettre à l’abri des importuns.

« C’est bien, dit Richard d’un air découragé ; il n’est pas nécessaire, je suppose, que je reste ici.

— Pas le moins du monde, répondit le nain.

— Vous leur direz que je suis venu… n’est-ce pas ?

— Certainement… la première fois que je les verrai.

— Et dites-leur bien, monsieur, que j’ai été porté ici sur les ailes de la concorde, que j’étais venu pour écarter, avec le râteau de l’amitié, les semences de la violence mutuelle et de l’aigreur, et pour semer, à leur place, les germes de l’harmonie