Page:Diderot - Œuvres complètes, éd. Assézat, IV.djvu/180

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CHAPITRE XII.


cinquième essai de l’anneau


le jeu.


La plupart des femmes qui faisaient la partie de la Manimonbanda jouaient avec acharnement ; et il ne fallait point avoir la sagacité de Mangogul pour s’en apercevoir. La passion du jeu est une des moins dissimulées ; elle se manifeste, soit dans le gain, soit dans la perte, par des symptômes frappants. « Mais d’où leur vient cette fureur ? se disait-il en lui-même ; comment peuvent-elles se résoudre à passer les nuits autour d’une table de pharaon, à trembler dans l’attente d’un as ou d’un sept ? cette frénésie altère leur santé et leur beauté, quand elles en ont, sans compter les désordres où je suis sûr qu’elle les précipite. »

« J’aurais bien envie, dit-il tout bas à Mirzoza, de faire ici un coup de ma tête.

— Et quel est ce beau coup de tête que vous méditez ? lui demanda la favorite.

— Ce serait, lui répondit Mangogul, de tourner mon anneau sur la plus effrénée de ces brelandières, de questionner son bijou, de transmettre par cet organe un bon avis à tous ces maris imbéciles qui laissent risquer à leurs femmes l’honneur et la fortune de leur maison sur une carte ou sur un dé.

— Je goûte fort cette idée, lui répliqua Mirzoza ; mais sachez, prince, que la Manimonbanda vient de jurer par ses pagodes, qu’il n’y aurait plus de cercle chez elle, si elle se trouvait encore une fois exposée à l’impudence des Engastrimuthes.

— Comment avez-vous dit, délices de mon âme ? interrompit le sultan.

— J’ai dit, lui répondit la favorite, le nom que la pudique Manimonbanda donne à toutes celles dont les bijoux savent parler.

— Il est de l’invention de son sot de bramine, qui se pique de savoir le grec et d’ignorer le congeois, répliqua le sultan ; cependant, n’en déplaise à la Manimonbanda et à son chapelain,