Page:Diderot - Œuvres complètes, éd. Assézat, IV.djvu/207

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


approché des autels ; et ses parents lui en feraient de justes et fortes réprimandes[1].

« Si une fille tardive ou mal conformée s’offre au thermomètre sans faire monter la liqueur, elle peut se cloîtrer. Mais il arrive dans notre île, aussi souvent qu’ailleurs, qu’elle s’en repent ; et que, si le thermomètre lui était appliqué, elle ferait monter la liqueur aussi haut et aussi rapidement qu’aucune femme du monde. Aussi plusieurs en sont-elles mortes de désespoir. Il s’ensuivait mille autres abus et scandales que j’ai retranchés. Pour illustrer mon pontificat, j’ai publié un diplôme qui fixe le temps, l’âge et le nombre de fois qu’une fille sera thermométrisée avant que de prononcer ses vœux, et notamment la veille et le jour marqués pour sa profession. Je rencontre nombre de femmes qui me remercient de la sagesse de mes règlements, et dont en conséquence les bijoux me sont dévoués ; mais ce sont des menus droits que j’abandonne à mon clergé.

« Une fille qui fait monter la liqueur à une hauteur et avec une célérité dont aucun homme ne peut approcher, est constituée courtisane, état très-respectable et très-honoré dans notre île ; car il est bon que tu saches que chaque grand seigneur y a sa courtisane, comme chaque femme de qualité y a son géomètre. Ce sont deux modes également sages, quoique la dernière commence à passer.

« Si un jeune homme usé, mal né ou maléficié, laisse la liqueur du thermomètre immobile, il est condamné au célibat. Un autre, au contraire, qui en fera monter la liqueur à un degré dont aucune femme ne peut approcher, est obligé de se faire moine, comme qui dirait carme ou cordelier. C’est la ressource de quelques riches dévotes à qui les secours séculiers viennent à manquer.

« Ah ! combien, s’écria-t-il ensuite en levant ses yeux et ses mains au ciel, l’Église a perdu de son ancienne splendeur ! » Il allait continuer, lorsque son aumônier l’interrompant, lui dit : « Monseigneur, votre Grande Sacrificature ne s’aperçoit pas que l’office est fini, et que votre éloquence refroidira le dîner auquel vous êtes attendu. » Le prélat s’arrêta, me fit

  1. Il y a bien des analogies entre ce passage et le Supplément au Voyage de Bougainville, écrit près d’un quart de siècle plus tard.