Page:Diderot - Œuvres complètes, éd. Assézat, XIX.djvu/234

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que la richesse est l’ennemie du sublime, s’en seraient tenus aux deux oreillers et à la seule figure de l’époux qui se range ; car cette figure est vraiment sublime. Pour le sentir, supposez que vous soyez l’épouse, et que vous regardez cet homme qui dort, qui se presse doucement la cuisse et qui vous fait place. Supposez seulement que ce soit ce frère si chéri !

Si vous considérez le second monument en place, cet ange qui annonce le grand jour, tourné vers la porte du temple ; cette Justice éternelle, ceinte du serpent qui se mord la queue, ayant sur ses genoux la balance dont elle pèse les actions des hommes et les palmes dont elle couronne le juste, les attributs de la grandeur humaine éclipsée sous ses pieds ; vous trouveriez cela beau, parce que cela est vrai, grand et beau. Quand je dis vrai, c’est dans le système.

Le rapport du troisième avec celui de Pigalle est bien léger ; d’ailleurs cette Maladie, qui pousse la pierre de son épaule, est terrible. Cet époux, qui ne la voit ni ne l’écoute, marque un bien parfait mépris de la vie ; et ces enfants, présentés à l’épouse par la Sagesse, sont tout à fait touchants.

J’aurais bien rendu palpables les deux mots : Apprenez à mourir, apprenez à aimer ; mais c’est par un moyen trop simple, trop au-dessus de notre goût pour être adopté ; deux spectateurs, un homme debout qui regarderait l’époux avec un étonnement sérieux et pensif ; une femme à ses pieds, qui regarderait l’épouse avec une admiration mêlée de douleur et de joie. J’y avais pensé.

Au reste, Cochin m’écrit de ces trois projets, que je lui ai envoyé trois enfants bien forts, bien beaux, bien vigoureux, mais bien difficiles à emmaillotter. Il ajoute que ce ne sera pas lui qui choisira ; mais la cour, où il y a beaucoup de flatteurs et peu de gens de goût. Il craint que le mauvais goût, aidé de la flatterie, ne demande que ces figures soit ressemblantes ; ce qui rendrait le monument plat et maussade. Je réponds que des ressemblances légères, dont la poésie disposerait à son gré, en donnant à la scène un caractère naturel et vrai, ne la rendrait que plus belle et plus pathétique ; que les physionomies changent bien en dix ans, et que, quand elles resteraient ce qu’elles sont à présent, plus les figures seront grandes, nobles et belles, plus la flatterie les retrouvera ressemblantes.