Page:Diderot - Œuvres complètes, éd. Assézat, XIX.djvu/253

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cates qui distinguent le chimérique du possible, le possible du merveilleux, le merveilleux de la nature embellie, la nature embellie de la nature commune. Comme, maman et vous, les choses sérieuses ne vous déplaisent pas, je n’aurais pas été fâché que vous m’eussiez entendu. La chère sœur me parut très-contente ; mais je ne puis plus guère compter sur son jugement ; je lui suis trop nécessaire pour ne pas la trouver indulgente. Je suis le dépositaire de tous les sentiments qu’elle croit dans son cœur, et qui ne sont que des idées de sa tête. Je vous proteste, mon amie, que cette femme-là ne sent rien, mais rien du tout ; que M. de … sera dupe aussi bien qu’elle-même de son ramage, qui est à la vérité charmant. L’illusion qu’elle se fait cessera avec le besoin de l’homme. Je lui envoyai, il y a quelque temps, un jeune homme de vingt-six à vingt-sept ans qui m’avait été adressé par le marquis de … Il n’est ni très-bien ni très-mal de figure ; il a le ton et le propos de sa physionomie qui est tout à fait douce. Des vers très-agréables et très-passionnés de sa façon ne laissent aucun doute qu’il ne sache sa langue. Il a professé plusieurs années les humanités en province ; il sait les mathématiques, la géographie, l’histoire et la musique assez bien pour faire sa partie dans un concert. Ajoutez à cela que sa position étroite et pressée ne l’aurait pas rendu difficile sur les conditions ; mais M. Digeon insiste sur le prêtre. J’ai fait observer que, décent ou indécent, ce personnage ne nous convenait guère. Il en est persuadé ; malgré cela, nous aurons le prêtre si nous nous déterminons à prendre quelqu’un. Sa petite assiste quelquefois à nos conversations ; il m’a semblé qu’elle sentait à merveille les bonnes choses. À tout moment j’oublie sa présence, et il m’échappe des folies qui font piétiner sa mère. Il s’agissait, je ne sais quand, du mariage, que je traitais comme vous savez. Je disais que c’était un vœu tout aussi insensé que les autres, à cette unique différence près que par les autres on s’engageait à tenir tout son corps enfermé dans une grande cellule, et que par celui-ci on ne s’engageait qu’à en tenir une partie enfermée dans une petite.

J’étais fait la semaine passée pour me quereller avec tous mes amis. J’avais prié Naigeon, qui a été dessinateur, peintre, sculpteur, avant que d’être philosophe, d’aller quelquefois au Salon pour moi, et il me l’avait promis. Cependant il n’en avait