Page:Diderot - Œuvres complètes, éd. Assézat, XIX.djvu/259

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vous savez. Je ne sais ce que le voyage fera à la santé de la belle dame ; mais le prince espère beaucoup de influence momentanée de votre société sur elle. Il voudrait bien la revoir débarrassée de quelques minuties d’esprit qui font son supplice. Cette femme a tant vu de coquins et de coquines qu’elle ne croit point à la probité. N’allez pas charger maman de la convertir là-dessus.

J’aime la malice que M. et Mme Duclos et M. Évrard vous ont faite. Elle est jolie, et je vous pardonne votre gaieté. Il faut bien faire les honneurs de chez soi. Je dirai cette raison à mon désolé partner, mais je crains bien qu’il ne la goûte pas ; il rêve, il soupire, il s’ennuie, il pleure. Je voudrais bien en faire autant, car cela est fort beau ; mais lorsque je viens à le regarder, je ne saurais m’empêcher de rire. Cependant je suis sûr que j’aime mieux que lui : car moi je n’ai pas fait vingt-huit lieues pour aller voir une jolie femme, et je n’ai point de remords ; mais chut sur ce voyage ! Elle a fait, dans sa dernière lettre au prince, un éloge charmant de maman ; du soin qu’elle a de ses vassaux, de l’attachement qu’ils ont pour elle, des secours qu’ils viennent chercher au château, de la manière dont ils sont accordés. Sa lettre est fort belle ; mais cet endroit est ce qu’il y a de mieux. Je suis sûr qu’elle s’est plu à l’écrire. Elle était bien faite pour être touchée de toutes vos attentions. Plus elle est ombrageuse sur les procédés, plus elle y est sensible. Elle les sent d’autant mieux qu’il est plus facile d’y manquer. Il faut continuellement se souvenir et oublier son premier état. J’ai pourtant osé lui dire plus d’une fois que la meilleure façon d’en user avec elle était la plus ordinaire et la plus commune. Elle n’en est pas encore tout à fait à saisir cela.

Je ne sais pas ce que le prince se propose ; mais il est à la campagne ; j’y suis de mon côté, et il a son Fontainebleau, comme je vous ai dit : ses fonctions politiques sont finies. Il n’en paraît point fâché ; mais j’ai peur qu’il ne fasse de nécessité vertu. Il attend les ordres de sa cour. Il ne sait ce qu’il deviendra : ce qui donne le change à son vrai souci, c’est celui de savoir quel parti prendra la belle dame, au cas qu’il s’éloigne. Entre nous, elle a l’estime la plus vraie pour lui ; elle le ménage autant et plus peut-être que si elle avait de la passion, mais elle n’en a point. Et puis Paris, et puis la santé, et puis