Page:Diderot - Œuvres complètes, éd. Assézat, XIX.djvu/269

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des honnêtes gens ! Ils sont admis dans une maison ; le maître de la maison les comble d’honnêtetés, de bons offices, les prend en estime, en amitié, et leur en donne toutes les marques imaginables ; et pour l’en récompenser, on met tout en œuvre pour corrompre sa femme ; et quand on n’y a pas réussi, on dit pis que pendre de cette femme. Si M. Digeon continue, j’en rabattrai beaucoup. Cet homme voit le genre humain en noir. Il ne croit point aux actions vertueuses ; il les déprime ; il les dispute : s’il raconte un fait, c’est toujours un fait abominable, scandaleux. Voilà deux femmes de ma connaissance dont il a eu occasion de parler à Mme Le Gendre ; il a mal parlé de toutes deux. Elles ont sans doute leurs défauts ; mais elles ont aussi leurs bonnes qualités. Pourquoi taire les bonnes qualités et ne relever que les défauts ? Il y a là dedans au moins une sorte d’envie qui me blesse, moi qui lis les hommes comme les auteurs, et qui ne charge ma mémoire que des choses bonnes à savoir et à imiter. La conversation entre Suard et Mme Le Gendre, par une méprise de celui-ci, avait été fort vive. Ils avaient recherché les raisons pour lesquelles les âmes sensibles s’émouvaient si promptement, si fortement, si délicieusement, au récit d’une bonne action. Suard avait prétendu que c’était l’effet d’un sixième sens que la nature nous avait donné pour juger du bon et du beau. On me demanda ce que j’en pensais. Je répondis que ce sixième sens, que quelques métaphysiciens avaient accrédité en Angleterre, était une chimère ; que tout était expérimental en nous ; que nous apprenions dès la plus tendre enfance ce qu’il était de notre instinct de cacher ou de montrer. Lorsque les motifs de nos actions, de nos jugements, de nos démonstrations nous sont présents, nous avons ce qu’on appelle la science ; quand ils ne sont pas présents à notre mémoire, nous n’avons que ce qu’on appelle goût, instinct et tact. Les raisons de nous montrer sensibles au récit des belles actions sont sans nombre : nous révélons une qualité infiniment estimable ; nous promettons aux autres notre estime s’ils la méritaient jamais par quelque procédé rare et honnête ; nous les encourageons ainsi à l’avoir. Les belles actions nous font concevoir l’espérance de trouver parmi ceux qui nous environnent quelqu’un capable de les faire ; et par l’extrême admiration que nous leur accordons, nous faisons concevoir aux autres l’idée que nous en serions