Page:Diderot - Œuvres complètes, éd. Assézat, XIX.djvu/270

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capables nous-mêmes si l’occasion s’en présentait. Indépendamment de toutes ces vues d’intérêt, nous avons une notion, un goût de l’ordre auquel nous ne pouvons résister, qui nous entraîne malgré nous. Toute belle action n’est jamais sans quelque sacrifice, et il nous est impossible de ne pas rendre hommage à celui qui se sacrifie ; quoiqu’en nous sacrifiant, nous ne faisons pourtant que ce qui nous plaît davantage, nous sommes portés avec raison à honorer ceux qui se départent des avantages les plus précieux pour celui de faire le bien et de s’en estimer davantage eux-mêmes, ou d’en être estimés davantage des autres ; celui qui ambitionne la considération publique fait aux autres un compliment fort doux ; il leur dit, comme je ne sais plus quel ancien : « Romains, combien j’ai passé de jours et de nuits pour mériter, pour obtenir un mot flatteur de vous ! On ne se donne pas tant de peine pour ceux qu’on méprise. »

Mme Le Gendre ne trouve pas que Suard parle facilement. Je crois qu’elle a tort. C’est le principal mérite que je lui connaisse. Cette discussion me conduisit à parler de ce qui venait d’arriver à Deuil. Le curé de cette paroisse passe à celle de Groslay. Il était si cher à ses paroissiens, que, malgré leur misère, ils se seraient cotisés pour que son sort à Deuil ne fût pas moindre qu’à Groslay, si le pasteur y avait consenti. Il alla prendre possession, il y a quelques jours, de sa nouvelle cure. Au milieu du Te Deum laudamus, il aperçut dans la foule une vingtaine de ses paroissiens qui pleuraient, et voilà la voix qui lui manque et les larmes qui lui viennent aux yeux. Tout le monde loua le curé et les paroissiens. Cette petite aventure porta merveilleusement à l’application des principes que j’avais établis. La conversation, qui ne déplaisait pas à Mme de Blacy, la retint jusqu’à dix heures et demie du soir. Je lui donnai le bras, et j’allai achever la soirée chez elle ; nous y causâmes de maman, de vous. « Quand reviendront-elles ? — Bientôt. — Irez-vous à Isle ? — Cela dépendra plus du prince que de moi. — L’avez-vous vu ? — Non. — Et pourquoi ? — C’est qu’il est parti pour Fontainebleau. — Quand en revient-il ? — Je l’ignore. Il y a quatre jours qu’il y est, et il n’a point encore demandé ses chevaux. — Nous n’aurons donc pas maman ici le jour de sa fête ? — Je ne crois pas. — Je vais lui écrire. — Et moi aussi ; bonsoir. » Mademoiselle, joignez mes souhaits, mon bouquet et mon