Page:Diderot - Œuvres complètes, éd. Assézat, XIX.djvu/463

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borne, et vous ne l’empêcherez point de mourir content.

Il n’y a donc rien au monde à quoi la vertu ne soit préférable ; et si elle ne nous paraît pas telle, c’est que nous sommes corrompus et qu’il ne nous en reste pas assez pour en connaître tout le prix. Je ne vous écris pas, mais je cause avec vous comme je causais autrefois avec cet homme qui s’est enfoncé dans le fond d’une forêt où son cœur s’est aigri, où ses mœurs se sont perverties. Que je le plains !… Imaginez que je l’aimais, que je m’en souviens, que je le vois seul entre le crime et le remords avec des eaux profondes à côté de lui..... Il sera souvent le tourment de ma pensée ; nos amis communs ont jugé entre lui et moi ; je les ai tous conservés, et il ne lui en reste aucun.

C’est une action atroce que d’accuser publiquement un ancien ami, même lorsqu’il est coupable ; mais quel nom donner à l’action s’il arrive que l’ami soit innocent ? Et quel nom lui donner encore si l’accusateur s’avouait au fond de son cœur l’innocence de celui qu’il ose accuser ?

Je crains bien, monsieur, que votre compatriote ne se soit brouillé avec moi parce qu’il ne pouvait plus supporter ma présence. Il m’avait appris deux ans à pardonner les injures particulières, mais celle-ci est publique, et je n’y sais plus de remèdes ; je n’ai point lu son dernier ouvrage. On m’a dit qu’il s’y montrait religieux : si cela est, je l’attends au dernier moment [1].


XIX

À GRIMM, À GENÈVE


Eh bien ! mon ami, êtes-vous arrivé, êtes-vous un peu remis de votre frayeur ? Je ne sais pas ce que vous aviez dit à Mme d’Esclavelles, mais elle envoya chez moi le surlendemain de votre départ, dès les six heures du matin, pour me faire part

  1. Cette lettre est probablement de l’année 1757, époque de la rupture de Rousseau avec Diderot. (Br.)