Page:Diderot - Encyclopedie 1ere edition tome 1.djvu/776

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lesquelles on fait passer ou l’écorce du chanvre, ou la coque du ver, avant que d’en obtenir un fil qu’on puisse employer à l’ouvrage ? Quelle projection plus belle, plus délicate & plus singuliere que celle d’un dessein sur les cordes d’un sample, & des cordes du sample sur les fils d’une chaîne ? qu’a-t-on imaginé en quelque genre que ce soit, qui montre plus de subtilité que le chiner des velours ? Je n’aurois jamais fait si je m’imposois la tâche de parcourir toutes les merveilles qui frapperont dans les manufactures ceux qui n’y porteront pas des yeux prevenus, ou des yeux stupides.

Je m’arrêterai avec le philosophe Anglois à trois inventions, dont les anciens n’ont point eu connoissance, & dont à la honte de l’histoire & de la poësie modernes, les noms des inventeurs sont presque ignorés : je veux parler de l’Art d’imprimer, de la découverte de la poudre à canon, & de la propriété de l’aiguille aimantée. Quelle révolution ces découvertes n’ont-elles pas occasionnée dans la république des Lettres, dans l’Art militaire, & dans la Marine ? L’aiguille aimantée a conduit nos vaisseaux jusqu’aux régions les plus ignorées ; les caracteres typographiques ont établi une correspondance de lumieres entre les savans de tous les lieux & de tous les tems à venir ; & la poudre à canon a fait naître tous ces chefs-d’œuvres d’architecture qui défendent nos frontieres & celles de nos ennemis : ces trois Arts ont presque changé la face de la terre.

Rendons enfin aux Artistes la justice qui leur est dûe. Les Arts libéraux se sont assez chantés eux-mêmes ; ils pourroient employer maintenant ce qu’ils ont de voix à célébrer les Arts méchaniques. C’est aux Arts libéraux à tirer les Arts méchaniques de l’avilissement où le préjugé les a tenus si long-tems ; c’est à la protection des rois à les garantir d’une indigence où ils languissent encore. Les Artisans se sont crus méprisables, parce qu’on les a méprisés ; apprenons-leur à mieux penser d’eux-mêmes : c’est le seul moyen d’en obtenir des productions plus parfaites. Qu’il sorte du sein des Académies quelqu’homme qui descende dans les atteliers, qui y recueille les phénomenes des Arts, & qui nous les expose dans un ouvrage qui détermine les Artistes à lire, les Philosophes à penser utilement, & les Grands à faire enfin un usage utile de leur autorité & de leurs récompenses.

Un avis que nous oserons donner aux savans, c’est de pratiquer ce qu’ils nous enseignent eux-mêmes, qu’on ne doit pas juger des choses avec trop de précipitation, ni proscrire une invention comme inutile, parce qu’elle n’aura pas dans son origine tous les avantages qu’on pourroit en exiger. Montagne, cet homme d’ailleurs si philosophe, ne rougiroit-il pas s’il revenoit parmi nous, d’avoir écrit, que les armes à feu sont de si peu d’effet, sauf l’étonnement des oreilles, à quoi chacun est désormais apprivoisé, qu’il espere qu’on en quittera l’usage. N’auroit-il pas montré plus de sagesse à encourager les arquebusiers de son tems à substituer à la meche & au roüet quelque machine qui répondît à l’activité de la poudre, & plus de sagacité à prédire que cette machine s’inventeroit un jour ? Mettez Bacon à la place de Montagne, & vous verrez ce premier considérer en philosophe la nature de l’agent, & prophétiser, s’il m’est permis de le dire, les grenades, les mines, les canons, les bombes, & tout l’appareil de la Pyrothecnie militaire. Mais Montagne n’est pas le seul philosophe qui ait porté sur la possibilité ou l’impossibilité des machines, un jugement précipité. Descartes, ce génie extraordinaire né pour égarer & pour conduire, & d’autres qui valoient bien l’auteur des Essais, n’ont-ils pas prononcé que le miroir d’Archimede étoit une fable ? cependant ce miroir est exposé à la vûe de tous les savans au Jardin du Roi, & les effets qu’il y opere entre les mains de


M. de Buffon qui l’a retrouvé, ne nous permettent plus de douter de ceux qu’il opéroit sur les murs de Syracuse entre les mains d’Archimede. De si grands exemples suffisent pour nous rendre circonspects.

Nous invitons les Artistes à prendre de leur côté conseil des savans, & à ne pas laisser périr avec eux les découvertes qu’ils feront. Qu’ils sachent que c’est se rendre coupable d’un larcin envers la société, que de renfermer un secret utile ; & qu’il n’est pas moins vil de préférer en ces occasions l’intérêt d’un seul à l’intérêt de tous, qu’en cent autres où ils ne balanceroient pas eux-mêmes à prononcer. S’ils se rendent communicatifs, on les débarrassera de plusieurs préjugés, & sur-tout de celui où ils sont presque tous, que leur Art a acquis le dernier degré de perfection. Leur peu de lumieres les expose souvent à rejetter sur la nature des choses, un défaut qui n’est qu’en eux-mêmes. Les obstacles leur paroissent invincibles dès qu’ils ignorent les moyens de les vaincre. Qu’ils fassent des expériences ; que dans ces expériences chacun y mette du fien ; que l’Artiste y soit pour la main-d’œuvre ; l’Académicien pour les lumieres & les conseils, & l’homme opulent pour le prix des matieres, des peines & du tems ; & bientôt nos Arts & nos manufactures auront sur celles des étrangers toute la supériorité que nous desirons.

De la supériorité d’une manufacture sur une autre. Mais ce qui donnera la supériorité à une manufacture sur une autre, ce sera sur-tout la bonté des matieres qu’on y employera, jointe à la célérité du travail & à la perfection de l’ouvrage. Quant à la bonté des matieres, c’est une affaire d’inspection. Pour la célérité du travail & la perfection de l’ouvrage, elles dépendent entierement de la multitude des ouvriers rassemblés. Lorsqu’une manufacture est nombreuse, chaque opération occupe un homme différent. Tel ouvrier ne fait & ne fera de sa vie qu’une seule & unique chose ; tel autre, une autre chose : d’où il arrive que chacune s’exécute bien & promptement, & que l’ouvrage le mieux fait est encore celui qu’on a à meilleur marché. D’ailleurs le goût & la façon se perfectionnent nécessairement entre un grand nombre d’ouvriers, parce qu’il est difficile qu’il ne s’en rencontre quelques-uns capables de réfléchir, de combiner, & de trouver enfin le seul moyen qui puisse les mettre au-dessus de leurs semblables ; le moyen ou d’épargner la matiere, ou d’allonger le tems, ou de surfaire l’industrie, soit par une machine nouvelle, soit par une manœuvre plus commode. Si les manufactures étrangeres ne l’emportent pas sur nos manufactures de Lyon, ce n’est pas qu’on ignore ailleurs comment on travaille-là, on a par-tout les mêmes métiers, les mêmes soies, & à peu près les mêmes pratiques : mais ce n’est qu’à Lyon qu’il y a 30000 ouvriers rassemblés & s’occupant tous de l’emploi de la même matiere. Nous pourrions encore allonger cet article : mais ce que nous venons de dire, joint à ce qu’on trouvera dans notre Discours préliminaire, suffira pour ceux qui savent penser, & nous n’en aurions jamais assez dit pour les autres. On y rencontrera peut-être des endroits d’une métaphysique un peu forte : mais il étoit impossible que cela fût autrement. Nous avions à parler de ce qui concerne l’Art en général ; nos propositions devoient donc être générales : mais le bon sens dit, qu’une proposition est d’autant plus abstraite, qu’elle est plus générale, l’abstraction consistant à étendre une vérité en écartant de son énonciation les termes qui la particularisent. Si nous avions pû épargner ces épines au lecteur, nous nous serions épargné bien du travail à nous-mêmes.

Art des Esprits, ou Art Angélique, moyen superstitieux pour acquérir la connoissance de tout ce qu’on veut savoir avec le secours de son ange gardien, ou de quelqu’autre bon ange. On distingue