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ger & par le Bossu, mais on tirera ses regles de la nature & des exemples frappans, & pour-lors on jugera entre les dieux d’Homere & le vrai Dieu chanté par Milton, entre Calypso & Didon, Armide & Eve.

De beaux génies & de grands maîtres de l’art se sont ainsi conduits pour juger sainement les poëtes épiques ; &, comme j’ai leurs écrits sous les yeux, je puis aisément poncer ici quelques-uns des principaux traits de leurs desseins. Commençons par Homere.

Ce grand poëte vivoit probablement environ 850 ans avant l’ere chrétienne. Il étoit contemporain d’Hésiode, & fleurissoit trois générations après la guerre de Troie ; ainsi il pouvoit avoir vu dans son enfance quelques vieillards qui avoient été à ce siege ; & il devoit avoir parlé souvent à des Grecs d’Europe & d’Asie, qui avoient vu Ulysse & Ménélas. Quand il composa l’Iliade & l’Odyssée, il ne fit donc que mettre en vers une partie de l’histoire & des fables de son tems.

Les Grecs n’avoient alors que des poëtes pour historiens & pour théologiens ; ce ne fut même que 400 ans après Hésiode & Homere qu’on se réduisit à écrire l’histoire en prose. Cet usage qui paroîtra bien ridicule à beaucoup de lecteurs, étoit très-raisonnable. Un livre en ces tems-là étoit une chose aussi rare qu’un bon livre l’est aujourd’hui : loin de donner au public l’histoire in-folio de chaque village, comme on a fait à présent, on ne transmettoit à la postérité que les grands événemens qui devoient l’intéresser. Le culte des dieux & l’histoire des grands hommes étoient les seuls sujets de ce petit nombre d’écrits : on les composa long-tems en vers chez les Egyptiens & chez les Grecs, parce qu’ils étoient destinés à être retenus par cœur & à être chantés : telle étoit la coutume de ces peuples si différens de nous. Il n’y eut jusqu’à Hérodote d’autre histoire parmi eux qu’en vers, & ils n’eurent dans aucun tems de poésie sans musique.

Celle d’Homere se chantoit par morceaux détachés, auxquels on donnoit des titres particuliers, comme le combat des vaisseaux, la Patroclée, la grotte de Calypso ; on les appelloit rapsodies, & ceux qui les chantoient rapsodistes. Ce fut Pisistrate, roi d’Athènes, qui rassembla ces morceaux, qui les arrangea dans leur ordre naturel, & qui en composa les deux corps de poésie que nous avons sous le nom d’Iliade & d’Odyssée. On en fit ensuite plusieurs éditions fameuses. Aristote en fit une pour Alexandre le Grand, qui la mit dans une précieuse cassette qu’il avoit trouvée parmi les dépouilles de Darius, & qu’on nomma l’édition de la cassette. Enfin Aristarque, que Ptolomée Philométor avoit fait gouverneur de son fils Evergetes, en fit une si correcte & si exacte, que son nom est devenu celui de la saine critique. On dit un Aristarque pour dire un bon juge en matiere de goût ; c’est son édition qu’on prétend que nous avons aujourd’hui.

Autant les ouvrages d’Homere sont connus, autant est-on dans l’ignorance sur sa personne. Tout ce qu’on sait de vrai, c’est que long-tems après sa mort on lui a érigé des statues & élevé des temples. Sept villes puissantes se sont disputé l’honneur de l’avoir vu naître ; mais la commune opinion est que de son vivant il fut exposé aux injures de la fortune, qu’il avoit à peine un domicile, & que celui dont la postérité a fait un dieu, a vécu pauvre & misérable, deux choses très-compatibles, & que plusieurs grands hommes ont éprouvé dans tous les tems & dans tous les lieux. On admire les qualités de son cœur qu’il a peint dans ses écrits, sa modestie, sa droiture, la simplicité & l’élévation de ses sentimens.

L’Iliade qui est son grand ouvrage, est plein de dieux


& de combats. Ces sujets plaisent naturellement aux hommes ; ils aiment ce qui leur paroît terrible ; ils sont comme les enfans qui écoutent avidement ces contes de sorciers qui les effrayent. Il y a des fables pour tout âge, & il n’y a point de nation qui n’ait eu les siennes.

De ces deux sujets qui remplissent l’Iliade naissent les deux grands reproches que l’on fait à Homere, on lui impute l’extravagance de ses dieux & la grossiereté de ses héros ; c’est reprocher à un peintre d’avoir donné à ses figures des habillemens de son tems. Homere a peint les dieux tels qu’on les croyoit, & les hommes tels qu’ils étoient. Ce n’est pas un grand mérite de trouver de l’absurdité dans la théologie païenne, mais il faudroit être bien dépourvu de goût pour ne pas aimer certaines fables d’Homere. Si l’idée des trois graces qui doivent toujours accompagner la déesse de la beauté, si la ceinture de Vénus sont de son invention, quelles louanges ne lui doit-on pas pour avoir ainsi orné cette religion que nous lui reprochons ? Et si ces fables étoient déja reçues avant lui, peut-on mépriser un siecle qui avoit trouvé des allégories si justes & si charmantes ?

Quant à ce qu’on appelle grossiereté dans les héros d’Homere, on peut rire tant qu’on voudra, de voir Patrocle préparer le dîner avec Achille. Achille & Patrocle ne perdent rien à cela de leur héroïsme ; & la plûpart de nos généraux qui portent dans un camp tout le luxe d’une cour efféminée, n’égaleront jamais ces héros qui faisoient leur cuisine eux-mêmes. On peut se moquer de la princesse Nausica, qui, suivie de ses femmes, va laver ses robes & celles du roi & de la reine. Cette simplicité si respectable, vaut bien mieux que la vaine pompe & l’oisiveté dans lesquelles les personnes d’un haut rang sont nourries.

Ceux qui reprochent à Homere d’avoir tant loué la force de ses héros, ne savent pas qu’avant l’invention de la poudre, la force du corps décidoit de tout dans les batailles. Ils ignorent que cette force est l’origine de tout pouvoir chez les hommes, & que c’est par cette supériorité seule, que les nations du Nord ont conquis notre hémisphere, depuis la Chine jusqu’au mont Atlas. Les anciens se faisoient une gloire d’être robustes ; leurs plaisirs étoient des exercices violens ; ils ne passoient point leurs jours à se faire traîner dans des chars mollement suspendus, à couvert des influences de l’air, pour aller porter languissamment, d’une maison dans une autre, leur ennui & leur inutilité. En un mot, Homere avoit à représenter un Ajax & un Hector, non un courtisan de Versailles ou de Saint-James.

Je ne prétens pas cependant justifier Homere de tout défaut ; mais j’aime la maniere dont Horace le juge ; c’est un soupçon, plutôt qu’une accusation ; & il est même fâché d’avoir ce soupçon. Les beautés de ses ouvrages sont si grandes, que j’oublie les momens où il me paroît sommeiller. On retrouve partout dans ses poésies un génie créateur, une imagination riche & brillante, un enthousiasme presque divin. Il a réuni toutes les parties ; le gracieux, le riant, le grave & le sublime ; & à ce dernier égard il est bien supérieur à Virgile.

Je ne m’attacherai point à montrer son talent dans l’invention, son goût dans la disposition, sa force & sa justesse dans l’expression ; on peut lire tout ce qu’en dit l’auteur des principes de la Littérature. Je me contenterai seulement de remarquer, que le plus grand mérite d’Homere, est de porter par-tout l’empreinte du génie. Nous ne sommes plus en état de juger de son élocution, que toute l’antiquité grecque & latine admiroit. Nous savons tout au plus la valeur des mots : nous ne pouvons juger s’ils sont nobles, & à quel point ils le sont ; si chaque mot étoit le mot unique dans l’endroit où il est placé. Nous ne