Page:Diderot - Encyclopedie 1ere edition tome 14.djvu/157

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l’univers, étoit perdue ; elle alloit être réduite à ses murailles, elle accorda ce droit tant desiré aux alliés, qui n’avoient pas encore cessé d’être fideles, & peu-à-peu elle l’accorda à tous.

Pour lors, Rome ne fut plus cette ville dont le peuple n’avoit eu qu’un même esprit, un même amour pour la liberté, une même haine pour la tyrannie ; où cette jalousie du pouvoir du sénat, & des prérogatives des grands, toujours mélée de respect, n’étoit qu’un amour de l’égalité. Les peuples d’Italie étant devenus ses citoyens, chaque ville y apporta son génie, ses intérêts particuliers, & sa dépendance de quelque grand protecteur. Qu’on s’imagine cette tête monstrueuse des peuples d’Italie, qui, par le suffrage de chaque homme, conduisoit le reste du monde ! La ville déchirée ne forma plus un tout ensemble : & comme on n’en étoit citoyen que par une espece de fiction ; qu’on n’avoir plus les mêmes magistrats, les mêmes murailles, les mêmes dieux, les mêmes temples, les mêmes sépultures, on ne vit plus Rome des mêmes yeux ; on n’eut plus le même amour pour la patrie, & les sentimens romains ne furent plus.

Les ambitieux firent venir à Rome des villes & des nations entieres, pour troubler les suffrages ou se les faire donner ; les assemblées furent de véritables conjurations ; on appella comices une troupe de quelques séditieux : l’autorité du peuple, ses lois, lui-même, devinrent des choses chimériques ; & l’anarchie fut telle, qu’on ne put plus savoir, si le peuple avoit fait une ordonnance, ou s’il ne l’avoit point faite.

Cicéron dit, que c’est une loi fondamentale de la démocratie, d’y fixer la qualité des citoyens qui doivent se trouver aux assemblées, & d’établir que leurs suffrages soient publics ; ces deux lois ne sont violées que dans une république corrompue. A Rome, née dans la petitesse pour aller à la grandeur ; à Rome, faite pour éprouver toutes les vicissitudes de la fortune ; à Rome qui avoit tantôt presque tous ses citoyens hors de ses murailles, tantôt toute l’Italie & une partie de la terre dans ses murailles, on n’avoit point fixé le nombre des citoyens qui devoient former les assemblées. On ignoroit si le peuple avoit parlé, ou seulement une partie du peuple, & ce fut-là une des premieres causes de sa ruine.

Les lois de Rome devinrent impuissantes pour gouverner la république, parvenue au comble de sa grandeur ; mais c’est une chose qu’on a toujours vû, que de bonnes lois qui ont fait qu’une petite république devient grande, lui deviennent à charge lorsqu’elle s’est aggrandie ; parce qu’elles étoient telles, que leur effet naturel étoit de faire un grand peuple, & non pas de le gouverner. Il y a bien de la différence entre les lois bonnes, & les lois convenables ; celles qui font qu’un peuple se rend maître des autres, & celles qui maintiennent sa puissance, lorsqu’il l’a acquise.

La grandeur de l’état fit la grandeur des fortunes particulieres ; mais comme l’opulence est dans les mœurs, & non pas dans les richesses, celles des Romains qui ne laissoient pas d’avoir des bornes, produisirent un luxe & des profusions qui n’en avoient point ; on en peut juger par le prix qu’ils mirent aux choses. Une cruche de vin de Falerne se vendoit cent deniers romains, un baril de chair salée du Pont en coûtoit quatre cens. Un bon cuisinier valoit quatre talens, c’est-à-dire plus de quatorze mille livres de notre monnoie. Avec des biens au-dessus d’une condition privée, il fut difficile d’être un bon citoyen : avec les desirs & les regrets d’une grande fortune ruinée, on fut prêt à tous les attentats ; & comme dit Saluste, on vit une génération de gens qui ne pouvoient avoir de patrimoine, ni souffrir que d’autres en eussent.


Il est vraissemblable que la secte d’Epicure qui s’introduisit à Rome sur la fin de la république, contribua beaucoup à gâter le cœur des Romains. Les Grecs en avoient été infatués avant eux ; aussi avoient-ils été plutôt corrompus. Polybe nous dit que de son tems, les sermens ne pouvoient donner de la confiance pour un grec, au lieu qu’un romain en étoit pour ainsi dire enchaîné.

Cependant la force de l’institution de Rome, étoit encore telle dans le tems dont nous parlons, qu’elle conservoit une valeur héroïque, & toute son application à la guerre au milieu des richesses, de la mollesse, & de la volupté ; ce qui n’est, je crois, arrivé à aucune nation du monde.

Sylla lui-même fit des réglemens qui, tyranniquement exécutés, tendoient toujours à une certaine forme de république. Ses lois augmentoient l’autorité du sénat, tempéroient le pouvoir du peuple, régloient celui des tribuns ; mais dans la fureur de ses succès & dans l’atrocité de sa conduite, il fit des choses qui mirent Rome dans l’impossibilité de conserver sa liberté. Il ruina dans son expédition d’Asie toute la discipline militaire ; il accoutuma son armée aux rapines, & lui donna des besoins qu’elle n’avoit jamais eus : il corrompit des soldats, qui devoient dans la suite corrompre les capitaines.

Il entra dans Rome à main armée, & enseigna aux généraux romains à violer l’asyle de la liberté ; il donna les terres des citoyens aux soldats, & il les rendit avides pour jamais ; car dès ce moment, il n’y eut plus un homme de guerre qui n’attendît une occasion qui pût mettre les biens de ses concitoyens entre ses mains. Il inventa les proscriptions, & mit à prix la tête de ceux qui n’étoient pas de son parti. Dès-lors, il fat impossible de s’attacher davantage à la république ; car parmi deux hommes ambitieux, & qui se disputoient la victoire, ceux qui étoient neutres & pour le parti de la liberté, étoient sûrs d’être proscrits par celui des deux qui seroit le vainqueur. Il étoit donc de la prudence de s’attacher à l’un des deux.

La république devant nécessairement périr, il n’étoit plus question que de savoir, comment & par qui elle devoit être abattue. Deux hommes également ambitieux, excepté que l’un ne savoit pas aller à son but si directement que l’autre, effacerent par leur crédit, par leurs richesses, & par leurs exploits, tous les autres citoyens ; Pompée parut le premier, César le suivit de près. Il employa contre son rival les forces qu’il lui avoit données, & ses artifices même. Il troubla la ville par ses émissaires, & se rendit maître des élections ; consuls, prêteurs, tribuns, furent achetés aux prix qu’il voulut.

Une autre chose avoit mis César en état de tout entreprendre, c’est que par une malheureuse conformité de nom, on avoit joint à son gouvernement de la Gaule cisalpine, celui de la Gaule d’au-de-là les Alpes. Si César n’avoit point eu le gouvernement de la Gaule transalpine, il n’auroit point corrompu ses soldats, ni fait respecter son nom par tant de victoires : s’il n’avoit pas eu celui de la Gaule cisalpine, Pompée auroit pû l’arrêter au passage des Alpes, au lieu que dès le commencement de la guerre, il fut obligé d’abandonner l’Italie ; ce qui fit perdre à son parti la réputation, qui dans les guerres civiles est la puissance même.

On parle beaucoup de la fortune de César : mais cet homme extraordinaire avoit tant de grandes qualités sans pas un défaut, quoiqu’il eût bien des vices, qu’il eût été bien difficile que, quelque armée qu’il eût commandée, il n’eut été vainqueur, & qu’en quelque république qu’il fût né, il ne l’eût gouvernée. César après avoir défait les lieutenans de Pompée en Espagne, alla en Grece le chercher lui-mê-