Page:Diderot - Encyclopedie 1ere edition tome 14.djvu/599

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


glante, on ne parloit dans Samos que de théâtres, que de fêtes brillantes ; & l’on disoit hautement : que feront-ils après la victoire, puisqu’ils en font tant avant le combat ?

Telle étoit alors l’île de Samos ; elle avoit plusieurs excellens ports, & entre autres celui qu’on nomme aujourd’hui le port de Vati, qui peut contenir une armée navale, & sur lequel on avoit bâti une ville, dont les ruines paroissent d’une grande étendue. La capitale de l’île tenoit depuis le port de Tigani, qui est à trois milles de Cora, jusqu’à la riviere Imbrasus, qui coule à cinq cens pas des ruines du temple de Junon. Vitruve prétend que cette capitale & les treize villes d’Ionie, étoient l’ouvrage d’Ion l’athénien.

Quoique Samos soit entierement détruite, M. de Tournefort dit qu’on peut encore la diviser en haute & basse. La ville haute occupoit la montagne au nord, & la basse régnoit depuis le port Tigani jusque au cap de Junon. Ce port célebre est en croissant, & sa corne gauche est cette fameuse jettée, qu’Hérodote, l. III. comptoit parmi les trois merveilles de Samos. Cette jettée étoit haute de 20 toises, & avançoit plus de 250 pas dans la mer. Un ouvrage si rare dans ce tems-là, prouve l’application des Samiens à la marine : aussi reçurent-ils à bras ouverts Aminocles corinthien, le plus habile constructeur de vaisseaux, qui leur en fit quatre, environ trois cens ans avant la fin de la guerre du Péloponnèse. Ce furent les Samiens qui conduisirent Batus à Cyrène, plus de 600 ans avant Jesus-Christ ; enfin si nous croyons Pline, ils inventerent des vaisseaux propres à transporter la cavalerie.

A l’égard de la largeur de la ville, elle occupoit une partie de cette belle plaine, qui vient depuis Cora jusqu’à la mer, & du côté du midi, & du côté du couchant, jusqu’à la riviere.

La montagne étoit autrefois percée par des cavernes taillées au marteau, ouvrage d’Eupaline, architecte de Mégare, & qui passoit pour une des merveilles de la Grece. « Les Samiens, dit Hérodote, percerent une montagne de 150 toises de haut, & pratiquerent dans cette ouverture, qui avoit 875 pas de longueur, un canal de 20 coudées de profondeur, sur trois piés de largeur, pour conduire à leur ville l’eau d’une belle source. » On voit encore l’entrée de cette ouverture ; le reste s’est comblé depuis ce tems-là. Au sortir de ce merveilleux canal, l’eau passoit sur l’aqueduc qui traverse le vallon, & se rendoit à la ville par un conduit.

Les mines de fer ne manquoient pas dans Samos, car la plûpart des terres sont d’une couleur de rouille. Selon Aulugelle, les Samiens furent les inventeurs de la poterie, & celle de cette île étoit recherchée par les Romains : Samia vasa etiamnùm in esculentis laudantur, dit Pline ; Samos fournissoit en médecine deux sortes de terre blanche, outre la pierre Samienne, qui servoit encore à polir l’or.

Toutes les montagnes de l’île étoient remplies de marbre blanc, & leurs tombeaux n’étoient que de marbre. Une partie des murailles de la ville qui avoient dix piés d’épaisseur & même douze en quelques endroits, étoient aussi bâties de gros quartiers de marbre, taillés la plûpart à tablettes ou facettes, comme l’on taille les diamans. Nous n’avons rien vu de plus superbe dans tout le Levant, dit Tournefort : l’entre-deux étoit de maçonnerie ; mais les tours qui les défendoient étoient toutes de marbre, & avoient leurs fausses-portes pour y jetter des soldats dans le besoin.

Les maisons de la ville de Samos bâties aussi de marbre en amphitéâtre du côté de la mer, offroient le coup d’œil d’une ville agréable & opulente ; delà vient qu’Horace l’appelle Concinna. Les portiques étoient magnifiques, & son théâtre encore davan-


tage. Quoiqu’on en ait emporté les matériaux pour bâtir Cora, on trouve encore dans les environs des colonnes de marbre abattues, les unes rondes & les autres à pans.

En descendant de la place du théâtre vers la mer, on ne voit, dit Tournefort, dans les champs que colonnes cassées, & quartiers de marbre : la plûpart des colonnes sont ou cannelées, ou à pans ; quelques-unes rondes, d’autres cannelées sur les côtés, avec une plate-bande sur le devant & sur le derriere, comme celle du frontispice du temple d’Apollon à Délos. Il y a aussi plusieurs autres colonnes à différens profils sur quelques terres voisines ; elles sont encore disposées en rond ou en quarré, ce qui fait conjecturer qu’elles ont servi à des temples ou à des portiques. On en voit de même en plusieurs endroits de l’île.

Enfin Junon protectrice de Samos, y avoit un temple rempli de tant de richesse, que dans peu de tems, il ne s’y trouva plus de place pour les tableaux & pour les statues. Hérodote Samien, cité dans Athenée, Deipn. l. XV, comme l’auteur d’un livre qui traitoit de toutes les curiosités de Samos, assure que ce temple étoit l’ouvrage des Cariens & des nymphes, car les Cariens ont été possesseurs de cette île. Nous parlerons de ce magnifique édifice, à l’article des temples de la Grece.

Junon est représentée dans quelques médailles de Samos, avec des especes de bracelets ; ou des broches, comme l’a conjecturé M. Spanheim, chargées d’un croissant. Tristan a donné le type d’une médaille des Samiens, représentant cette déesse ayant la gorge assez découverte. Elle est vêtue d’une tunique qui descend sur ses piés, avec une ceinture assez serrée ; & le repli que la tunique fait sur elle-même, forme une espece de tablier ; le voile prend du haut de la tête ; & tombe jusqu’au bas de la tunique, comme font les écharpes de nos dames. Le revers d’une médaille qui est dans le cabinet du roi, représente ce voile tout déployé, qui fait des angles sur les mains, un angle sur la tête, & une autre angle sur les talons.

On a d’autres médailles de Samos, où Junon a la gorge couverte d’une espece de camail, sous lequel pend une tunique, dont la ceinture est posée en sautoir, comme si l’on vouloit marquer qu’elle eût été déliée. La tete de ces dernieres médailles, est couronnée d’un cerceau qui s’appuie sur les deux épaules, & qui soutient au bout de son arc une maniere d’ornement pointu par le bas, évasé par le haut, comme une pyramide renversée.

Sur d’autres médailles de Samos, on voit une espece de panier qui sert de coëffure à la déesse, vêtue du reste à-peu-près, comme nos religieux bénédictins. La coëffure des femmes turques approche fort de celle de Junon, & les fait paroître de belle taille ; cette déesse avoit sans doute inventé ces ornemens de tête si avantageux, & que les fontanges ont depuis imités.

M. l’Abbé de Camps avoit un beau médaillon de Maximin, au revers duquel est le temple de Samos, avec Junon en habit de nôces, & deux paons à ses piés, parce qu’on les élevoit autour du temple de cette déesse, comme des oiseaux qui lui étoient consacrés.

De toutes les antiquités de Samos, il ne nous reste que des médailles, & les noms de plusieurs hommes célebres dont elle a été la patrie ; mais je ne parlerai que d’Aristarque, de Choerile, de Pythagore, de Melissus & de Conon.

Aristarque a fleuri un peu avant le tems d’Archimede, qui comme on sait perdit la vie, lorsque Syracuse fut prise par les Romains, l’an 1 de la 142° olympiade. Vitruve nous apprend qu’il inventa l’une