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Dillenius, dans les éphémerides des curieux de la nature, année 1718, & par d’autres ; je crois que nous pouvons obmettre ici tout ce que l’on sait communément de la sangsue, & ce qui est facile à chacun d’appercevoir : 1°. par la simple inspection, comme les anneaux cutanés de son fourreau, l’arrangement & les couleurs des raies, des pyramides, des points dont ce même fourreau est orné, l’avidité des sangsues à sucer la chair des animaux, la façon dont elles appliquent leur bouche en forme de ventouse pour s’y attacher, une sorte de mouvement qu’on voit à-travers de leur peau quand elles sucent, & qui semble répondre aux mouvemens de la déglutition : 2°. par des expériences faciles, comme le tems qu’elles vivent dans l’eau, sans autre nourriture que l’eau même, la faculté qui leur est commune avec plusieurs autres especes d’animaux de se mouvoir, quoique coupées par morceaux, toutes ces choses sont suffisamment connues ; il vaut mieux nous arrêter à l’examen de ces parties, par lesquelles la sangsue a la propriété d’entamer la peau d’un autre animal, & de sucer son sang.

Il y a cinq parties différentes qui y concourent ; savoir, deux levres, une cavité, qui est proprement la bouche, des instrumens pour entamer, d’autres pour succer, & un gosier pour la déglutition.

Lorsque la sangsue est en repos, sa levre supérieure fait un demi-cercle assez régulier, & l’inférieure une portion d’un plus grand cercle. Quand la sangsue alonge sa tête pour avancer, le demi-cercle de la levre supérieure se change en deux lignes obliques, dont la jonction fait un angle saillant, que la sangsue applique d’abord où elle veut s’attacher, & qui est marqué par un petit point très noir au bord extérieur du milieu de la levre.

La souplesse des fibres de cette partie, lui donne la facilité de prendre la figure dont l’animal a besoin pour tâtonner les endroits où il veut s’appliquer, afin de cheminer, ou pour développer les parties avec lesquelles il doit entamer la peau de quelqu’autre animal. Dans ces deux cas, ses deux levres toutes ouvertes se changent en une espece de pavillon, exactement rond par les bords. Enfin, quand la sangsue est tout-à-fait fixée, par exemple, aux parois inférieurs d’une phiole, sa tête & sa queue sont tout-à-fait applaties, & exactement appliquées à la surface qu’elles couvrent.

L’ouverture qui est entre les deux levres de la sangsue, est proprement sa bouche ; lorsqu’on a tenu ces deux levres dilatées un peu de tems par quelque corps dur, on en voit aisément la cavité. Cette bouche est comme les levres composée de fibres très-souples, moyennant quoi elle prend toutes les formes convenables au besoin de l’animal ; de façon que quand la sangsue veut s’attacher quelque part, elle ouvre d’abord les levres ; ensuite elle retourne sa bouche de dedans en-dehors, elle en applique les parois intérieurs, & de toute la cavité de sa bouche, on ne distingue plus qu’une petite ouverture dans le milieu, où la sangsue doit faire avancer l’organe destiné à entamer.

Cette derniere partie paroît avoir donné bien de la peine aux naturalistes, & tous ne sont pas absolument d’accord sur la forme. Il n’étoit pas raisonnable de croire que la sangsue n’avoit qu’un aiguillon comme le cousin ; on savoit bien qu’elle ne se bornoit pas à faire une piquure, dont il n’auroit résulté qu’une ampoule, une élevation à la peau ; on devoit sentir qu’il falloit nécessairement qu’elle fît une plaie, pour sucer le sang avec autant d’avidité, & en aussi grande quantité qu’elle le fait, & qu’un aiguillon ne suffisoit pas pour cela. Aussi trouve-t-on peu d’auteurs de ce sentiment.

L’ouverture que la sangsue laisse appercevoir au


milieu de la bouche, appliquée pour entamer, en triangulaire ; par consequent on a dû imaginer que l’instrument qu’elle lance au-travers de cette ouverture pour entamer étoit triple, aussi cet instrument est-il à trois tranchans.

La découverte pourroit bien en être dûe à la simple observation de la plaie faite par la sangsue. En effet, si l’on examine cette petite plaie, elle représente sensiblement trois traits ou rayons qui s’unissent dans un centre commun, & qui font entr’eux trois angles égaux, & l’on voit que ce ne sont point trois piquures, mais trois plaies. On ne le remarquera pas après avoir appliqué les sangsues à des hémorrhoïdes ; mais si elles l’ont été à d’autres endroits de la peau, & sur-tout d’une peau blanche, on voit le jour même de l’opération, un peu de sang coagulé qui recouvre la plaie ; le lendemain le petit caillot tombe, mais un léger gonflement confond tout. Enfin, le troisieme ou quatrieme jour, on voit distinctement les trois plaies marquées.

L’organe pour entamer est placé, comme on l’a déja dit, entre l’ouverture faite par les deux levres & le fond de la bouche. Après avoir ouvert des sangsues par le ventre, & suivant la longueur de l’animal, & avoir cherché cet organe dans l’endroit désigné, c’est le tact qui en a d’abord découvert quelque chose. On observe qu’en passant le doigt sur l’endroit où est cet organe, l’on sent une impression pareille à celle que fait une lime douce sur le doigt, ce qui suppose déja des parties, qui sont non-seulement raboteuses, mais solides & de la nature de l’os, ou tout-au-moins de la corne.

Considerant ensuite cette partie avec une grosse loupe, on voit que la membrane interne de la bouche vers son fond est hérissée de petites pointes capables, étant si près les unes des autres, de faire des lames dentées. Sur cette simple exposition, on concevra aisement, que si par quelque mouvement particulier, ces lames s’avancent ensemble, & dans le sens de l’ouverture triangulaire vers la partie à laquelle la sangsue applique sa bouche, elles doivent faire une plaie telle qu’elle a été décrite.

Mais dom Allou a été bien plus loin ; il y a découvert trois rangées de dents, ou trois petits rateliers, dont il a décrit la disposition & la structure.

Au-delà des rateliers, dans l’endroit où la bouche retrécie de la sangsue commence à prendre la forme du canal, & où l’on se représenteroit la luette dans l’homme, il y a un mamelon très-apparent, & d’une chair assez ferme. Ce mamelon est un peu flottant dans la bouche, & il paroit assez naturel de lui assigner l’office d’une langue. Lorsque les organes dont nous avons d’abord parlé, sont appliqués où la sangsue cherche sa pâture, lorsque les râteliers ont fait plaie, & que l’ouverture qui est à leur centre est parallele au milieu de la triple plaie faite par les rateliers, il doit être facile au mamelon lancé au-travers de cette ouverture de faire le piston, & de servir à sucer le sang qui sort de l’entamure, pendant que la partie de la bouche continue aux levres, fait le corps de pompe.

Enfin se présente la cinquieme partie de la bouche. L’on voit entre la racine du mamelon que l’on appelle la langue, & le commencement de l’estomac, un espace long d’environ deux lignes, garni de fibres blanchâtres, dont on distingue deux plans, l’un circulaire & l’autre longitudinal. Celles-ci se contractent apparemment pour élargir & racourcir la cavité de la pompe ; les circulaires resserrent le canal, & déterminent vers l’estomac le sang qui vient d’être sucé.

Ce sang entre alors dans une poche membraneuse qui sert d’estomac & d’intestins à la sangsue, & qui occupe intérieurement une grande partie du reste