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quelqu’idée du sensorium commun. Il a pu dire, sans s’entendre, mais sans se contredire, que l’ame de l’homme étoit mortelle & qu’elle étoit immortelle. Averroës mourut l’an de l’égire 1103.

Le philosophe Noimoddin obtint des Romains quelques marques de distinction, après la conquête de la Grece ; mais il sentit bientôt l’embarras & le dégout des affaires publiques : il se renferma seul dans une petite maison, où il attendit en philosophe que son ame délogeât de son corps pour passer dans un autre ; car il paroît avoir eu quelque foi à la métempsycose.

Ibrin Al-Chatil Raisi, l’orateur de son siecle, fut théologien, philosophe, jurisconsulte & médecin. Ceux qui professoient à Bagdad l’accuserent d’hérésie, & le conduisirent dans une prison qui dura. Il y a long-tems qu’un hérétique est un homme qu’on veut perdre. Le prince, mieux instruit, lui rendit justice ; mais Raisi qui connoissoit apparemment l’opiniâtreté de la haine théologique, se réfugia au Caire, d’où la réputation d’Averroës l’appella en Espagne. Il partit précisément au moment où l’on exerçoit contre Averroës la même persécution qu’il avoit soufferte. La frayeur le saisit, & il s’en revint à Bagdad. Il suivit Abu-Habdilla dans ses disgraces. Il prononça à Fez un poëme si touchant sur les malheurs d’Habdilla, que le souverain & le peuple se déterminerent à le secourir. On passa en Espagne. On ramena les villes à l’autorité de leur maître. Hasis ennemi d’Habdilla fut renfermé dans la Castille, & celui-ci regna sur le reste de la contrée. Habdilla, tranquille sur le trône de Grenade, ne l’oublia pas ; mais Rasis préféra l’obscurité du séjour de Fez à celui de la cour d’Espagne. Le plus léger mécontentement efface auprès des grands la mémoire des plus grands services. Habdilla, qui lui devoit sa couronne, devint son ennemi. La conduite de ce prince envers notre philosophe est un tissu de faussetés & de cruautés, auxquelles on ne conçoit pas qu’un roi, qu’un homme puisse s’abaisser. Il employa l’artifice & les promesses pour l’attirer ; il médita de le faire périr dans une prison. Rasis lui échappa : il le fit redemander mort ou vif au souverain de Fez ; celui-ci le livra, à condition qu’on ne disposeroit point de sa vie. On manqua à cette promesse. On accusa Rasis de vol & d’hérésie : il fut mis à la question ; la violence des tourmens en arracherent l’aveu de crimes qu’il n’avoit point commis. Après l’avoir brisé, disloqué, on l’étouffa. On le poursuivit au-delà du tombeau : il fut exhumé, & l’on exerça contre son cadavre toutes sortes d’indignités. Tel fut le sort de cet homme à qui la nature avoit accordé l’art de peindre & d’émouvoir, talens qui devoient un jour servir si puissamment ses ennemis, & lui être si inutiles auprès d’eux. Il mourut l’an 1278 de l’égire.

Etosi, ainsi nommé de Tos sa patrie, fut ruiné dans le sac de cette ville par le tartare Holac. Il ne lui resta qu’un bien qu’on ne pouvoit lui enlever, la science & la sagesse. Holac le protégea dans la suite, se l’attacha, & l’envoya même, en qualité d’ambassadeur, au souverain de Bagdad, qui paya chérement le mépris qu’il fit de notre philosophe. Etosi fut aristotélicien. Il commenta la Logique de Rasis, & la Métaphysique d’Avicenne. Il mourut à Samrahand, en Asie, l’an 1179 de l’égire. On exige d’un philosophe ce qu’on pardonneroit à un homme ordinaire. Les Mahométans lui reprochent encore aujourd’hui de n’avoir point arrêté la vengeance terrible qu’Holac tira du calife de Bagdad. Falloit-il pour une petite insulte qu’un souverain & ses amis fussent foulés aux piés des chevaux, & que la terre bût le sang de quatre-vingt mille hommes ? Il est d’autant plus difficile d’écarter cette tache de la mémoire d’Etosi, qu’Holac fut un homme doux, ami de la science & des savans, & qui ne dédaigna pas de s’instruire sous Etosi.


Nasiroddin de Tus naquit l’an de l’égire 1097. Il étudia la Philosophie, & se livra de préférence aux Mathématiques & aux arts qui en dépendent. Il présida sur toutes les écoles du Mogol : il commenta Euclide & Ptolomée. Il observa le ciel : il dressa des tables astronomiques. Il s’appliqua à la Morale. Il écrivit un abrégé de l’Ethique de Platon & d’Aristote. Ses ouvrages furent également estimés des Turcs, des Arabes & des Tartares. Il inspira à ces derniers le goût de la science, qu’ils reçurent & qu’ils conserverent même au milieu du tumulte des armes. Holac, Ilechan, Kublat, Kanm & Tamerlan aimerent à conférer avec les hommes instruits.

Mais nous ne finirions point si nous nous étendions sur l’histoire des philosophes qui, moins célebres que les précedens, n’ont pas été sans nom dans les siecles qui ont suivi la fondation du mahométisme : tels sont parmi les Arabes, Matthieu-ebn-Junis, Afrihi, Al-Bazrani, Bachillani, Abulsaric, Abul-Chars, Ebn Malca, Ebno’l Hosan, Abu’l Helme, Mogrebin, Ibnu-el-Baitar, qui a écrit des animaux, des plantes, des venins & des métaux ; Abdessalame qui fut soupçonné d’hérésie, & dont les ouvrages furent brûlés ; Said-ebn-Hebatolla, Muhammed Tusius, Masisii, Joseph, Hasnum, Dacxub, Phacroddin, Noimoddin, Ettphtheseni, qui fut premier ministre de Tamerlan, philosophe & factieux ; Abul Hasan, Abu-Bahar, parmi les Maures ; Abumasar, astronome célebre ; Albatigne, Alfragan, Alchabit, Geber, un des peres de la Chimie ; Isaac-ben-Erram, qui disoit à Zaid son maître, qui lui avoit associé un autre médecin avec lequel il ne s’accordoit pas, que la contradiction de deux médecins étoit pire que la fievre tierce ; Esseram de Tolede, Abraham-ibnu-Sahel de Séville, qui s’amusa à composer des vers licencieux ; Aaron-ben-Senton, qui mécontenta les habitans de Fez, auxquels il commandoit pour Abdalla, & excita par sa sévérité leur révolte, dans laquelle il fut égorgé lui & le reste des Juifs.

Il suit de ce qui précede, qu’à proprement parler, les Arabes ou Sarrasins n’ont point eu de philosophe avant l’établissement de l’islamisme.

Que le Zabianisme, mélange confus de différentes opinions empruntées des Perses, des Grecs, des Egyptiens, ne fut point un système de Théologie.

Que Mahomet fut un fanatique ennemi de la raison, qui ajusta comme il put ses sublimes rêveries, à quelques lambeaux arrachés des livres des juifs & des chrétiens, & qui mit le coûteau sur la gorge de ceux qui balancerent à regarder ses chapitres comme des ouvrages inspirés. Ses idées ne s’éleverent point au-dessus de l’Antropomorphisme.

Que le tems de la Philosophie ne commença que sous les Ommiades.

Qu’elle fit quelques progrès sous les Abassides.

Qu’alors on s’en servit pour pallier le ridicule de l’islamisme.

Que l’application de la Philosophie à la révélation engendra parmi les Musulmans une espece de théosophisme le plus détestable de tous les systèmes.

Que les esprits aux yeux desquels la Théologie & la Philosophie s’étoient dégradées par une association ridicule, inclinerent à l’Athéisme : tels furent les Zendekéens & les Dararianéens.

Qu’on en vit éclore une foule de fanatiques, de sectaires & d’imposteurs.

Que bientôt on ne sut ni ce qui étoit vrai, ni ce qui étoit faux, & qu’on se jetta dans le Scepticisme.

Les Motasalites disoient : Dieu est juste & sage ; il n’est point l’auteur du mal : l’homme se rend lui-même bon ou méchant.

Les Al-Iobariens disoient : l’homme n’est pas libre, Dieu produit en lui tout ce qu’il fait : il est le seul être qui agisse. Nous ne sommes pas moins né-