Page:Dorgelès - Le Cabaret de la belle femme.djvu/150

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vrai que vous n’pouvez pas loger tout le monde, il s’en tue tellement en ce moment… Vous comptez combien d’hommes, à votre effectif ?

Tout de suite à son aise, il inspectait sans gêne le palais céleste, le cœur gonflé d’une joie ineffable qui lui sucrait la bouche et égayait ses yeux. La vie, autour de lui, était comme un bonheur, un été sans fin, un songe sans réveil.

Finis, la tranchée, les obus, les veilles pesantes au créneau, finies les attaques, la gamelle froide, les corvées écrasantes dans la boue des boyaux, fini tout ce morne martyre, finie la guerre… Et les joues gonflées d’un rire honnête prêt à fuser il se dit :

— y a pas, je l’ai dégauchi le fin filon…

Puis, redevenant grave, il pensa, égoïste quand même, malgré son nouveau titre d’élu :

— Dans le fond, vaut peut-être mieux que l’gars Ricois soit pas là… Bavard comme il était, il aurait été capable de l’ouvrir et de raconter la muflée qu’on avait prise ensemble à Savy-Berlette. Ç’aurait été un coup à s’faire vider.

À présent qu’il se savait chez lui, son esprit critiqueur de bon biffin lui revenait et il observait déjà le ciel d’un œil moins ébloui, il commençait à discuter les choses.

— Dans le fond, pensait-il, ils sont dix fois de trop pour le boulot qu’ils font… La moitié de l’effectif empêche l’autre de jouer de son truc… Et d’abord, s’ils savaient employer leur monde, ils n’auraient pas attendu après moi, qui n’y connais que lappe, pour jouer de la harpe… Et puis qui c’est qui commande ? Personne… Chacun fait à