Page:Dostoievski - Niétotchka Nezvanova.djvu/128

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été réunie par Alexandra Mikhaïlovna qui achetait sans cesse des volumes.

Jusqu’alors on ne m’avait laissé lire qu’avec la plus grande circonspection, et je devinais aisément qu’on m’interdisait maintes choses, que beaucoup étaient pour moi un mystère. Aussi, fut-ce avec une grande curiosité, un transport de crainte et de joie et un sentiment particulier que j’ouvris la première armoire et y pris le premier ouvrage qui me tomba sous la main. Dans cette armoire se trouvaient des romans. J’en pris un, je refermai l’armoire et emportai le livre dans ma chambre. J’éprouvais une sensation bizarre, un battement de cœur violent, comme si j’eusse pressenti qu’un grand changement s’opérait dans mon existence. Aussitôt dans ma chambre, je m’enfermai et ouvris le roman. Mais je ne pouvais pas lire. J’avais un autre souci : il me fallait d’abord m’assurer définitivement la possession de la bibliothèque ; il fallait que personne ne pût concevoir de doutes, afin que je pusse, à n’importe quel moment, prendre les livres que je voudrais. C’est pourquoi j’ajournai mon plaisir à un instant plus propice. Je remis le livre en place et cachai la clef dans ma chambre. C’était le premier acte mauvais que je commettais.

J’en redoutais les conséquences ; mais tout s’arrangea à souhait. Le secrétaire de Piotr Alexandrovitch, après avoir cherché la clef toute une journée et une partie de la nuit, par terre, avec une bougie, se décida, le matin, d’appeler un serrurier, qui vint avec un trousseau de clefs où on en trouva une qui allait à la serrure. L’affaire se termina ainsi, et il ne fut plus question de la clef perdue. Mais, je me conduisis en cette occasion avec tant de prudence et de ruse, que j’attendis une semaine avant de retourner dans la bibliothèque, une fois bien convaincue qu’il n’y avait aucun danger qu’on me soupçonnât. Choisissant le moment où le secrétaire n’était pas à la maison, je m’y rendis par la salle à manger. Le secrétaire de Piotr Alexandrovitch se contentait d’avoir la clef dans sa poche sans jamais entrer en contact plus direct avec les livres, et il n’allait même pas dans la pièce où ils se trouvaient.

Je me mis dès lors à lire avec avidité et bientôt la lecture fut ma passion. Tous mes nouveaux besoins, toutes mes aspirations récentes, tous les élans encore vagues de mon adolescence qui s’élevaient dans mon âme d’une façon si trou-