Page:Dostoievski - Niétotchka Nezvanova.djvu/136

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attention redoubla ; j’ouvris la lettre, dont les feuillets étaient presque collés et qui, à cause de son long séjour entre les pages, avait laissé sur celles-ci un rectangle clair. Les plis de la lettre étaient jaunis ; on voyait qu’autrefois on l’avait lue souvent et qu’on la gardait comme un trésor. Quelques mots frappèrent mes regards, et mon cœur battit d’émotion. Je retournais cette lettre dans ma main comme pour retarder exprès le moment de la lecture. Je la portai fortuitement à la lumière. Oui, il y avait sur ces lignes des traces de larmes ; elles avaient fait des taches sur le papier, et, par endroits, effacé les caractères. De qui étaient ces larmes ? Enfin n’y tenant plus, je lus la moitié de la première page et un cri d’étonnement s’échappa de ma poitrine. Je remis le livre à sa place, refermai la bibliothèque, et, la lettre cachée dans mon corsage, je courus chez moi. Je m’enfermai dans ma chambre et commençai à relire de nouveau la lettre. Mon cœur battait si fort que les mots dansaient devant mes yeux. Il me fallut longtemps pour commencer à comprendre. Cette lettre me découvrait une partie du mystère. Elle me frappa comme la foudre, car j’avais reconnu à qui elle était adressée. Je savais qu’en lisant cette lettre je commettais presque un crime, mais c’était plus fort que moi. La lettre était adressée à Alexandra Mikhaïlovna. Je comprenais vaguement ce qu’elle contenait et, pendant longtemps, elle obséda péniblement ma pensée. Depuis ce jour commença pour moi comme une nouvelle vie. Mon cœur venait d’être révolté pour longtemps, presque pour toujours. J’avais juste deviné mon avenir.

Cette lettre était une dernière, une déchirante lettre d’adieu. Quand je la relus, je sentis un tel serrement de cœur, comme si j’avais moi-même tout perdu, comme si tout s’était enfui de moi, mes rêves et mes espoirs, comme si rien ne me restait plus sauf cette vie qui ne m’était plus nécessaire. Qui donc était celui qui avait écrit cette lettre ? quelle avait été sa vie ensuite ? Dans la lettre il y avait tant d’allusions qu’on ne pouvait s’y tromper ; en même temps elle contenait tant de questions qu’on ne pouvait ne pas se perdre en conjectures. Mais je ne m’y trompai guère. En outre le style de la lettre révélait beaucoup de choses ; il dévoilait le caractère de cette liaison qui avait broyé deux cœurs. Voici cette lettre, je la cite presque mot pour mot :