Page:Dostoievski - Niétotchka Nezvanova.djvu/48

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Comme si on pouvait devenir César comme cela, en un clin d’œil ! Il a soif de gloire. Et quand un sentiment pareil devient le moteur principal et unique d’un artiste, cet artiste n’est déjà plus un artiste, car il a perdu l’instinct artistique principal, qui est l’amour de l’art pour l’art, et non pour la gloire ou autre chose. Par exemple, quand S… prend l’archet, il n’existe plus rien au monde pour lui que la musique. Après l’archet, ce qu’il y a de plus important pour S…, c’est l’argent, et seulement, en troisième lieu, il me semble, la gloire. Mais il s’en soucie très peu… Savez-vous ce qui préoccupe maintenant ce malheureux ? ajouta B… en indiquant Efimov. C’est le souci le plus stupide, le plus misérable, le plus ridicule au monde : à savoir s’il est supérieur à S… ou si S… lui est supérieur. Rien de plus, parce qu’au fond, il est tout de même convaincu qu’il est le plus grand musicien de l’univers. Dites-lui qu’il n’est pas un artiste et je vous assure qu’il mourra sur le coup, comme frappé de la foudre ; c’est, en effet, une chose terrible de se séparer de l’idée fixe à laquelle on a sacrifié toute sa vie et dont le fondement est tout de même sérieux et profond, car sa vocation, au commencement, était vraiment sincère.

— « Ce sera curieux ce qu’il éprouvera quand il entendra S…, remarqua le prince.

— « Oui, dit B… pensif. Mais non, il se ressaisira tout de suite. Sa folie est plus forte que la vérité, et il inventera aussitôt quelque raison lui permettant de se reprendre.

— « Vous croyez ? »

À ce moment ils se trouvaient près de mon père. Celui-ci voulut se dérober, mais B… l’arrêta. Il lui demanda s’il serait au concert de S… Mon père répondit avec indifférence qu’il n’en savait rien, qu’il était pris par une affaire plus importante que tous les concerts et tous les virtuoses étrangers, que, d’ailleurs, il verrait et que, s’il avait une heure de libre, il irait peut-être. Puis, rapidement, l’air inquiet, il regarda tantôt B…, tantôt le prince, eut un sourire contraint, toucha son chapeau, fit un signe de tête et dépassa ses interlocuteurs, prétextant qu’il était pressé.

Mais moi, depuis la veille, je connaissais les préoccupations de mon père. Je ne savais pas précisément ce qui le tourmentait, mais je voyais qu’il était d’une inquiétude mortelle. Ma-