Page:Doyle - Du mystérieux au tragique.djvu/61

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



Potztausend, oui ! grommela le vieux Dresler. Il est temps que nous l’ayons, ce fameux baril !

Les dames s’en mêlèrent. De tous les points de la longue table mal garnie, on réclamait le caviar.

L’heure semblait mal indiquée pour une exigence de cette nature. Elle avait pourtant sa raison, et bien simple. Le professeur Mercer, le vieil entomologiste californien, avait, un jour ou deux avant le soulèvement, reçu un baril de caviar dans un envoi de marchandises venant de San Francisco. Lors du rationnement général des vivres, on n’en avait excepté que ce mets de choix, avec trois flacons de Lacryma Christi de même provenance. Et d’un accord unanime on avait mis le tout en réserve pour fêter le jour où l’on entreverrait la fin du danger. Le bruit du canon sauveur continuait d’arriver aux oreilles des convives ; et cette musique à leur déjeuner leur était plus douce que celle que leur eût fournie le restaurant le plus élégant de Londres. Avant la nuit ils seraient libres. Alors, pourquoi leur pain rassis n’aurait-il pas les honneurs de ce caviar précieux ?

Mais le Professeur hocha sa vieille tête à boucles et sourit de son impénétrable sourire.

— Attendons plutôt, dit-il.

La compagnie se récria.

— Attendre ! À quoi bon attendre ?

— Les nôtres ont encore fort à faire pour arriver.

— Ils seront ici au plus tard pour le dîner, dit Ralston, du chemin de fer, qui était un homme vif, à figure d’oiseau, avec des yeux brillants et un long nez en pointe. Ils ne peuvent pas, maintenant, être à plus de dix milles. Sept heures du soir, à dix milles seulement par heure, cela fait le compte.

— Il y a une bataille engagée sur le chemin, objecta le Colonel. Vous accorderez bien une heure ou deux pour la bataille ?

— Pas une demi-heure ! proféra Ainslie. Ils passeront comme s’il n’y avait personne. Que peuvent ces coquins, avec leurs mousquets à mèches et leurs sabres, contre des armes modernes ?

— Tout dépend de qui commande la colonne, opina Dresler. Si par bonheur c’est un officier allemand…

— Ma fortune pour un Anglais ! cria Ralston.

— Le commandant français a une réputation d’excellent tacticien, dit le Père Pierre.

— Je ne vois pas que ceci ait la moindre importance, trancha l’exubérant Ainslie. M. Mauser et M. Maxim travailleront pour nous. Eux pour nous, un chef se tirera toujours d’affaire. Je dis qu’on vous rossera cette canaille et qu’on lui passera par dessus. Professeur, le baril de caviar !

Mais le vieux savant ne se laissait pas convaincre.

— Après tout, intervint Mr. Patterson, avec son accent écossais, lent et précis, ce sera une marque de courtoisie envers les officiers, nos libérateurs et nos hôtes, que de leur offrir une nourriture décente. Je partage l’avis du Professeur : gardons le caviar pour le dîner.

L’argument alla émouvoir chez tout le monde le sentiment de l’hospitalité. Puis, il y avait quelque chose de plaisamment chevaleresque dans l’idée de réserver cette petite gâterie pour en relever le menu des libérateurs. On ne parla plus du caviar.

— Au fait, Professeur, reprit Mr. Patterson, j’entendais dire tout à l’heure que c’était la seconde fois que vous subissiez un pareil siège. Vous nous intéresseriez tous, j’en suis, sûr,