Page:Doyle - Le Monde perdu.djvu/99

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à mi-chemin du camp, lorsqu’un bruit derrière moi me ramena au sentiment de ma situation. C’était quelque chose d’insolite, à la fois ronflement et grognement, quelque chose de bas, de profond, de très menaçant, qui trahissait le voisinage de quelque bête. Je pressai le pas. Et j’avais déjà fait un demi-mille quand le bruit se répéta, toujours derrière moi, mais plus fort, plus menaçant encore. Il fallait donc que la bête fut à mes trousses. Mon cœur s’arrêta, ma chair se glaça, mes cheveux se hérissèrent. Que les monstres qui habitaient ce plateau se déchirassent entre eux, cela faisait partie de la lutte pour l’existence ; mais qu’ils se tournassent contre l’homme moderne, que l’être qui avait affirmé sa suprématie devint leur gibier, cette idée m’effarait, me bouleversait. Je me rappelai derechef, comme une vision vomie par les derniers cercles de l’Enfer du Dante, le mufle souillé d’écume sanglante qu’avait éclairé pour moi la torche de lord John. Mes genoux s’entrechoquaient. Je m’arrêtai, et, me retournant, je regardai avec des yeux exorbités le chemin de lumière tracé par la lune. Partout régnait l’immobilité d’un paysage de rêve. Je n’apercevais rien que des espaces argentés entre des masses noires de buissons. Mais, dans le silence, le grognement guttural, une troisième fois, monta, sinistre, impressionnant, toujours plus proche. Nul doute possible : j’étais poursuivi, et mon poursuivant gagnait sur moi à chaque minute.

Je restais comme paralysé, fouillant du regard le terrain. Soudain, je vis. À l’extrémité de la clairière que je venais de traverser, les buissons remuèrent ; une grande ombre qui sautillait entra dans le clair de la lune. Je dis qu’elle sautillait, car l’animal se mouvait à la façon des kangourous, droit sur ses puissantes pattes de derrière, et portait repliées contre la poitrine ses pattes de devant. Il avait la taille d’un éléphant dressé ; mais son agilité, nonobstant son volume, était extrême. À cause de sa forme, je voulus d’abord le prendre pour un iguanodon, que je savais inoffensif ; mais je ne pouvais longtemps m’y tromper, tout ignorant que je fusse. De l’animal aux trois doigts, du paisible brouteur de feuilles, il n’avait pas la bonne tête candide, assez semblable comme forme à celle du daim ; au contraire, sa tête large, plate, rappelant celle du crapaud, était la même qui nous avait épouvantés dans notre camp. Son cri féroce, l’énergie de sa poursuite m’assuraient que j’avais bien affaire à quelqu’un des grands dinosauriens carnivores, les plus terribles des animaux qui aient jamais foulé le sol de la planète. Tous les vingt yards environ, il se laissait tomber sur ses pattes antérieures et portait son nez contre le sol. Il quêtait ma trace. Il la perdait parfois un instant, puis la retrouvait, et il reprenait en bondissant le chemin que j’avais suivi moi-même.

Aujourd’hui encore, je n’évoque pas ce cauchemar sans qu’il m’en vienne au front une sueur. Que pouvais-je faire ? Mon fusil ne m’était d’aucune aide. Je cherchai désespérément des yeux un rocher, un arbre ; mais je me trouvais au milieu de broussailles que dépassait tout juste un arbrisseau, et je savais que l’animal qui me donnait la chasse eût aisément déraciné un arbre ordinaire. Je n’avais de chance que dans la fuite. Le terrain inégal et coupé rendait la marche difficile. Mais en promenant de tous les côtés un regard désespéré, je vis devant moi un sentier très marqué, très battu : déjà, au cours de notre expédition, nous avions remarqué plusieurs de ces pistes frayées par les animaux sauvages. Celle-ci m’offrait le salut, s’il ne tenait qu’à mes jambes. Et m’allégeant de mon fusil, je m’élançai, pour fournir à la course un demi-mille comme jamais je n’en avais fourni un, comme je n’en ai pas fourni un depuis. Tous les membres me faisaient mal, je suffoquais, le manque d’air me brûlait la gorge ; mais, talonné par l’horreur, je courais, je courais, je courais. Enfin, je m’arrêtai, n’en pouvant plus. Et soudain, des craquements, des déchirements, un bruit de pieds géants, un halètement formidable me signalèrent son approche. Il me rattrapait. J’étais perdu.

Quelle folie j’avais faite de tarder à fuir ! Jusque là, son flair seul le guidait, il n’allait que lentement ; mais il m’avait vu prendre la course, et, pour ne plus me perdre, il n’avait eu qu’à s’engager après moi dans le sentier. Je l’aperçus, à un tournant, qui s’avançait par grands bonds. La lune éclairait ses yeux bouffis, la rangée de ses dents énormes dans sa gueule ouverte, les griffes de ses bras courts et puissants. Je poussai un cri de terreur et pris, le long du sentier, une fuite éperdue. Son souffle épais, haletant, m’arrivait de plus en plus sonore. J’attendais à chaque instant son étreinte sur mon épaule. Soudain, il se fit un grand fracas. Je me sentis tomber dans le vide. Tout devint noir.