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48        NOUVELLES AVENTURES DE SHERLOCK HOLMES

qui, sans fortune, semble avoir été l’obligé de M. Turner, parle encore de faire épouser à son fils la fille de Turner, héritière, sans doute, de la propriété, et cela d’une manière si péremptoire qu’il semble que ce soit chose faite ? Cela paraît d’autant plus étrange maintenant que nous savons que Turner lui-même était opposé à ce projet. Sa fille nous l’a dit. Cela ne vous suggère-t-il pas une nouvelle déduction ?

— Nous les tenons, les déductions et les conclusions, dit Lestrade en me lançant une œillade. Il est déjà assez difficile de coordonner les faits, Holmes, sans aller nous lancer dans des théories fantaisistes.

— Vous avez raison, dit Holmes modestement, il est en effet bien difficile de reconstituer l’action.

— Dans tous les cas je tiens pour certain un fait que vous ne voulez pas admettre, repartit Lestrade, avec animation.

— Et c’est ?

— Que Mac Carthy aîné a été tué par Mac Carthy jeune et que toutes les théories tendant à prouver le contraire ne sont que mirage.

— Mieux vaut le mirage que le brouillard, dit Holmes en riant. Mais, où je me trompe fort, ou voici à gauche Hatherley Farm.

— Nous voici en effet arrivés.

Nous nous trouvions devant un long bâtiment à deux étages et à l’aspect confortable. Le toit était couvert en ardoise et sur les murs gris se voyaient de grands placards de lichen. Les volets fermés et les cheminées d’où ne sortait aucune fumée, donnaient cependant à cette demeure un aspect maudit comme si le poids d’un crime pesait sur elle. Nous nous arrêtâmes devant la porte et la servante, sur la demande de Holmes, lui montra les chaussures que portait son maître au moment de sa mort ainsi que celles du fils ; pas celles cependant que celui-ci portait lors de la mort de son père.

Après avoir minutieusement mesuré ces chaussures en tous sens, Holmes exprima le désir d’aller dans la cour d’où nous partîmes pour nous engager dans le sentier sinueux qui menait à l’étang de Boscombe.

Sherlock Holmes était transformé lorsqu’il était ainsi sur une voie chaude. Les gens qui n’avaient eu affaire qu’au penseur profond et au logicien de Baker street ne l’auraient jamais reconnu. Il avait le sang à la tête et sa figure s’assombrissait. Ses sourcils n’étaient plus que deux lignes raides et ses yeux brillants avaient la dureté de l’acier. Sa tête était penchée en avant, ses épaules courbées, ses lèvres serrées ; ses veines gonflées faisaient saillie sur son long cou nerveux ; ses narines se dilataient comme celles de l’animal en chasse et toutes ses facultés étaient si complètement concentrées sur son travail qu’il n’entendait plus ni question, ni remarque ou, du moins, s’il les entendait, il n’y répondait que par un grognement d’impatience. Il marchait vite et en silence le long du sentier qui traversait les herbages et le bois jusqu’à l’étang de Boscombe. Le sol était humide et marécageux comme dans toute cette région et il y avait de nombreuses traces de pas sur le chemin comme sur l’herbe rase qui le bordait de chaque côté. Tantôt Holmes marchait en avant, tantôt il s’arrêtait, immobile ; une fois même il fit un petit détour dans l’herbage. Nous le suivions, Lestrade et moi, le détective d’un air indifférent et dédaigneux, moi avec intérêt et confiance, sachant que chacune de ses actions tendait à un but parfaitement défini.

La mare de Boscombe était une petite nappe d’eau, longue de cinquante mètres environ et entourée de roseaux ; elle formait la limite entre la ferme de Hatherley et le parc du riche M. Turner. Par-dessus les bois qui la bordaient sur l’extrémité opposée à celle sur laquelle nous nous trouvions, nous voyions le faîte rouge qui révélait la demeure du propriétaire. Sur le côté de la mare touchant à la ferme de Hatherley, les bois étaient très épais et entre la lisière et les roseaux qui entouraient le parc il y avait une bande d’herbes marécageuses large d’environ vingt pas.

Lestrade nous montra l’endroit exact