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L’HOMME À LA LÈVRE RETROUSSÉE          87

de maraîchers portant des légumes à la métropole, mais les villas qui bordaient la route étaient plongées dans le silence le plus profond.

— Curieuse histoire, dit Holmes tout à coup en mettant le cheval au galop. J’ai été aveugle comme une taupe, il faut l’avouer, mais mieux vaut toutefois acquérir la sagesse sur le tard que de ne pas l’acquérir du tout.

Dans la ville, du côté du Surrey, les gens matineux commençaient à se mettre à leurs fenêtres, les yeux encore gonflés de sommeil. Nous traversâmes la Tamise sur le pont de Waterloo, puis, enfilant la rue Wellington et tournant à droite, nous nous trouvâmes dans Bow street. Sherlock Holmes était bien connu à la Force et les deux sergents de ville qui se tenaient devant la porte le saluèrent aussitôt. L’un d’eux tint le cheval tandis que l’autre nous introduisait.

— Qui est de service ? demanda Holmes.

— L’inspecteur Bradstreet, monsieur.

— Ah ! Bradstreet, comment cela va-t-il ?

L’employé auquel il s’adressait était un homme fortement charpenté, qui venait au-devant de nous par un corridor carrelé. Il était coiffé d’une casquette à visière et portait un veston.

— Je désire vous parler, Bradstreet.

— Je suis à vous, monsieur Holmes, veuillez entrer dans mon bureau, ici.

C’était une petite pièce avec une table sur laquelle se trouvait un énorme registre ; un téléphone faisait saillie sur le mur. L’inspecteur s’assit à son bureau.

— Qu’y a-t-il pour votre service ? monsieur Holmes.

— Je suis venu vous parler du mendiant Boone, celui qui est impliqué dans l’affaire de la disparition de M. Neville Saint-Clair, de Lee.

— Oui, il a comparu, puis l’enquête a été remise à plus tard.

— C’est ce qu’on m’a dit. Est-il ici ?

— Oui, il est en prison.

— Est-il tranquille ?

— Oh ! il ne donne aucun ennui ; mais il est d’une malpropreté repoussante.

— Il est malpropre ?

— Oui. Tout ce que nous avons pu obtenir jusqu’ici c’est qu’il se lave les mains ; quant à sa figure, elle est noire comme celle d’un charbonnier. Dans tous les cas, lorsque son affaire sera jugée on lui donnera un bain obligatoire, et ce ne sera pas du luxe, croyez-moi.

— Je voudrais bien le voir.

— Vraiment ? C’est chose facile. Suivez-moi. Vous pouvez laisser votre sac ici.

— Non, je préfère l’emporter.

— À votre aise. Venez par ici, je vous prie.

Il nous fit suivre un couloir, ouvrit une porte qui était fermée au moyen d’une barre de fer, descendit un escalier tournant et nous conduisit dans un corridor blanchi à la chaux, sur lequel s’ouvrait de chaque côté, une rangée de portes.

— La cellule est la troisième à droite, dit l’inspecteur. La voici.

Il ouvrit un panneau ménagé dans la partie supérieure de la porte et regarda par cette ouverture.

— Il dort, dit-il, vous pouvez le voir à merveille.

Nous nous approchâmes tous deux de la grille et nous vîmes le prisonnier couché, la tête tournée vers nous ; il dormait d’un sommeil lourd ; sa respiration était lente et profonde. Cet homme était de taille moyenne, et grossièrement vêtu comme il convenait à sa condition ; il portait une chemise de couleur qui passait par la déchirure de sa veste en haillons. Comme l’inspecteur nous l’avait dit, il était extrêmement sale, mais le noir qui couvrait sa figure ne cachait qu’imparfaitement sa laideur repoussante. Une large balafre traversait son visage de l’œil au menton et la blessure qui l’avait produite avait, en se cicatrisant, relevé un côté de la lèvre supérieure, et découvert ainsi trois dents qui lui donnaient l’air d’un boule hargneux. Une profusion de cheveux d’un roux ardent descendait jusque sur les yeux et le front.

— Il est joli, n’est-ce pas ? dit l’inspecteur.

— Il a, ma foi, besoin de se laver, répondit Holmes. Je m’en doutais et