Page:Du Bellay - Œuvres complètes, édition Séché, tome 3.djvu/50

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


XVI

Cependant que Magny suit son grand Avanson,
Panjas son cardinal, et moy le mien encore,
Et que l’espoir flateur, qui nos beaux ans devore,
Appaste nos desirs d’un friand hameçon

Tu courtises les rois, et d’un plus heureux son
Chantant l’heur de Henry, qui son siecle decore,
Tu t’honores toy mesme, et celuy qui honore
L’honneur que tu luy fais par ta docte chanson.

Las, et nous cependant nous consumons nostre aage
Sur le bord inconnu d’un estrange rivage,
Où le malheur nous fait ces tristes vers chanter :

Comme on voit quelquefois, quand la mort les appelle,
Arrangez flanc à flanc parmi l’herbe nouvelle,
Bien loin sur un estang trois cygnes lamenter.

XVII

Après avoir longtemps erré sur le rivage,
Où l’on voit lamenter tant de chetifs de Court,
Tu as attaint le bord où tout le monde court,
Fuyant de pauvreté le penible servage.

Nous autres cependant, le long de ceste plage,
En vain tendons les mains vers le Nautonier sourd,
Qui nous chasse bien loin : car, pour le faire court,
Nous n’avons un quatrin pour payer le naulage.

Ainsi donc tu jouys du repos bien-heureux,
Et comme font là-bas ces doctes amoureux,
Bien avant dans un bois te perds avec ta dame.

Tu bois le long oubli de tes travaux passez,
Sans plus penser en ceux que tu as delaissez,
Criant dessus le port, ou tirant à la rame.

XVIII

Si tu ne sçais, Morel, ce que je fais ici,
Je ne fais pas l’amour ni autre tel ouvrage :
Je courtise mon maistre, et si fais davantage,
Ayant de sa maison le principal souci.