Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/87

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celui-ci », et, se retournant, relevant les pans de sa redingote, il prouva, par un geste à la fois héroïque et familier, que tous les œils-de-bœuf n’étaient pas au palais de Versailles. Le prince Napoléon se mit à rire, lui donna quarante francs et lui dit : « Allez vous acheter une culotte, et bonne chance ! »

Persigny s’éloigna au plus vite, entra chez le premier fripier venu, s’abrita dans un pantalon décent et se rendit à un café où il était attendu par le général Piat et par un romancier médiocre, intrigant, qui avait joué un rôle secondaire à l’Hôtel de Ville, lors de la révolution de 1830, et que l’on nommait Hippolyte Bonnélier. Les trois acolytes, après quelques instants d’entretien, se partagèrent les rôles. Bonnélier fut chargé de placarder sur les murailles, et particulièrement sur les piliers des arcades de la rue de Rivoli, de petites affiches manuscrites que Persigny avait préparées en grand nombre ; on y lisait : « Le prince Louis-Napoléon, l’héritier du vainqueur de Marengo et d’Austerlitz, peut seul sauver la France, qu’une monarchie coupable a précipitée aux abîmes. Peuple, souviens-toi des gloires de l’Empire ! »

Hippolyte Bonnélier partit pour remplir la mission qui lui avait été confiée, le général Piat et Persigny restèrent en conférence ; ils auraient voulu faire quelque chose de « grand », par exemple acheter toute une boutique d’arquebusier et en distribuer les armes au peuple, de la part de Louis-Napoléon. Mais l’argent manquait ; la culotte neuve avait ébréché les quarante francs de Persigny, et Piat, toujours besogneux, ne possédait pas un petit écu. Persigny eut une idée : « Allons chez Mme Gordon ; elle a aimé le prince ; elle comprendra qu’il faut saisir l’occasion aux cheveux et elle fera un sacrifice. »

Cette Mme Gordon avait été fort belle ; ancienne maîtresse du prince Louis-Napoléon, elle lui avait donné, lors de l’équipée de Strasbourg, des preuves de dévouement qui annonçaient une profondeur d’affection et une virilité peu communes. Les deux bonapartistes se rendirent chez elle et lui expliquèrent le genre de service qu’ils en attendaient. Elle avait trois mille francs ; elle les donna. C’était peu pour acheter des fusils, et, avec cette maigre somme, il ne fallait pas songer à payer comptant un magasin d’armurier. On se contenta d’une opération moins éclatante et l’on se rabattit