Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/91

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


que, pendant plusieurs jours, on ne sut ce qu’il était devenu. Déguisé, dépouillé de la perruque légendaire qui donnait à son visage l’apparence d’une poire, errant à Deauville, à Trouville, à Honfleur, il finit par prendre place à bord d’un paquebot anglais. Mettant le pied sur le sol de l’Angleterre, il disait aux douaniers : « Ils voulaient ma tête ! » N’était-ce pas plus simple de se faire tuer, à cheval, comme un soldat et comme un roi ? Cet homme était brave, cependant, d’une bravoure de race, naturelle et sans rien de théâtral ; le choc répété des événements avait désagrégé sa résolution et il ne put vaincre la défaillance dont il fut saisi. Le duc de Nemours ensevelit son uniforme sous le linceul d’une livrée de domestique et décampa. Le duc de Montpensier perdit sa femme, qui perdit ses souliers dans les boues de la plaine Saint-Denis.

Paris était une fois de plus délivré du « tyran » ; il en profita sans délai pour vider le sac aux sornettes. Les gens du National — les vainqueurs réels — voulaient que la révolution ne fût que politique, c’est-à-dire qu’elle leur donnât les hautes positions dont ils avaient envie ; les gens de La Démocratie pacifique — les vainqueurs en sous-ordre — exigeaient que la révolution fût sociale, c’est-à-dire qu’elle les mît en possession des biens qu’ils n’avaient pas et qu’ils guignaient à travers leur théorie humanitaire. Derrière ce groupe, qui réclamait l’organisation du travail, le droit au travail, une répartition plus équitable de la propriété, une loi nouvelle sur l’héritage, l’abolition du salaire, la coopération, etc., on vit surgir et pulluler les apôtres des « religions de l’avenir ». Tous parlèrent à la fois, vantant leur système, préconisant leurs doctrines, prêchant leurs dogmes. Ce fut un charivari ; le Mapah y joue son petit air, que je retrouve :

« Au nom et par les gloires, au nom et par les sueurs, au nom et par les larmes, au nom et par le sang du Peuple français, le Christ-Peuple aux Peuples :

« Liberté, Égalité, Fraternité,
« Solidarité,
« Unité,
« Souveraineté ! »

On riait, quand le service de la garde nationale laissait le temps de rire. Tous ces braves gens demandaient vingt-quatre heures, pas plus, pour résoudre « le problème social » ;