Page:Dujardin - De Stéphane Mallarmé au prophète Ezéchiel, 1919.djvu/45

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blant de beauté verbale qui épingle des oripeaux aux pensées usagées, c’est-à-dire aux pensées que le poète n’a pas pensées lui-même, aux émotions factices, c’est-à-dire aux émotions qu’il n’a pas senties en son cœur, aux visions rebattues, c’est-à-dire aux visions que son œil n’a pas vérifiées ; autrement dit, le naïf ou roublard effort où se plaît un chacun à redire des paroles entendues, en les accommodant de fioritures ».

Ces jolies choses, les pensées non pensées, les émotions non senties, les visions non vues, se dénomment des clichés. Le problème du style pourrait se résumer en ceci :

Pas de clichés !

C’est-à-dire : rien que des pensées pensées, que des émotions senties, que des visions vues ; même si le génie est minime, et humble de talent, il s’agit d’art.

Mon verre n'est pas grand…

Musset a rarement mieux écrit, du moins en vers.

C’est en ce sens que la sincérité est la première qualité d’un écrivain.

Je suppose, bien entendu, la connaissance de la grammaire et du lexique ; il est évident qu’il faut connaître la langue que l’on emploie. Je sais un peu d’anglais ; mais je n’en sais pas assez pour penser en anglais ; quelle que puisse être ma sincérité envers moi-même, il m’est impossible d’être un écrivain anglais, et aucun de vous, j’imagine, n’a jamais cru qu’il suffisait d’être Français, d’avoir été à l’école ou au lycée, pour connaître les mots de la langue française. Un minimum de « savoir » est donc indispensable à l’écrivain ; mais savoir ne suffit pas ; c’est vouloir qu’il faut ; et, avec le « vouloir », nous revenons au chapitre de la sincérité.

Il existe, pour l’écrivain, une règle suprême, et vous acquiescerez tous, si je la formule ainsi qu’il suit :

Règle suprême : employer les mots selon leur signification propre. Les mots, disions-nous tout à l’heure, sont les outils de l’écrivain, comme les couleurs sont les outils du peintre, comme les notes sont les outils du musicien ; les mots sont des forces et c’est par le moyen de ces forces que l’écrivain exprime sa pensée ; les mots ont